CHAPITRE XX
assurément bien moins redoutables. Ce fut pourtant à Rouen même que fut irrévocablement' décidé le premier établissement que Cluny devait faire au delà de la Manche ; mais il y fallut les plus pressantes instances des fondateurs. Le comte de Varrenne, seigneur normand que la conquête avait mené en. Angleterre, fut celui qui implanta le premier l'observance clunisienne en ce pays. Lui-même s*est chargé de nous raconter cette histoire. Voici son récit, consigné en une charte authentique :
« Moi, Guillaume de Warrenne, & Gondrède mon épouse, ayant l'intention, de faire un pèlerinage à Saint-Pierre de \
Rome, avions commencé à visiter sur notre route plusieurs des monastères de France & de Bourgogne, afin d'y accomplir nos dévotions. Arrivés en Bourgogne, nous apprenions que le passage en Italie n'était pas sûr, à cause de la guerre allumée entre le Pape & Tempereur. Nous nous sommes alors dirigés vers Cluny, grande & sainte abbaye élevée en l'honneur de saint Pierre. Là nous avons trouvé la sainteté, la religion , la charité si vives , le bon prieur ( i ) & toute la communauté nous ont reçus avec tant d'honneur, nous donnant société & fraternité parmi eux, que nous nous sommes pris à aimer cet ordre & cette maison plus que tous les autres monastères que nous eussions encore vus. Mais le seigneur Hugues, le saint abbé de Cluny, n'était pas alors à l'abbaye. Or nous avions depuis longtemps le dessein, alors pliJf vif que jamais, de fonder quelque maison religieuse pour la rémission de nos péchés & le salut de nos âmes ; le seigneur archevêque Lanfranc nous l'avait conseillé. 11 nous paraissait donc qu'aucune observance ne serait plus consolante à établir que celle de Cluny. Aussi nous avons envoyé un message au seigneur abbé Hugues , pour lui demander, à lui & à toute sa sainte communauté, de nous accorder deux, trois ou quatre moines de ce troupeau béni, auxquels nous donnerions une église, que nous avons trou-
(i) C'était en 1076; le grand-prieur était alors Odon de Chàtillon, plus tard le bienheureux Urbain II.
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vée de bois & reconstruite en pierre, au pied du château de Lewes. Cette église était de temps immémorial consacrée à saint Pancrace. Nous la voulions donner avec des terres, des troupeaux & autres biens, suffisants pour nourrir douze moines dès le début. D'abord le saint abbé s'est montré fort réfraftaire à notre proposition, en alléguant Téloignement de cette terre étrangère , & surtout les difficultés de la traversée. Mais lorsque nous avons eu la permission de notre seigneur roi Guillaume pour amener des moines clunisiens sur la terre anglaise, lorsque Tabbé, de son côté, a pu s'assurer de la volonté royale, alors.il s'est décidé à nous accorder notre demande, & il nous a envoyé le seigneur Lanzon avec trois compagnons. Nous leur avons donné d'abord tout ce que nous avions promis, & avons ratifié cette donation par un afte que nous avons envoyé à l'abbé de Cluny & à sa communauté ; car ils ne voulaient pas laisser partir les moines avant d'avoir entre les mains l'aSe constatant & confirmant, de notre part & de celle du roi, les donations faites, ainsi que nous le leur avions promis. Et voilà comment mon épouse & moi avons obtenu des moines clunisiens pour la terre d'Angleterre (i). »
Le leâeur aura bien remarqué dans cette pièce naïve toute la prudence & la réserve que montraient les Clunisiens, & l'abbé Hugues à leur tête, avant de s'engager dans quelque nouvelle entreprise, si brillante qu'elle pût paraître. Guillaume de Warrenne & Gondrède, belle-fille du Conquérant (2), aimaient leurs moines de Cluny, & le comte pre-
(i) Monasticon AngUcanum, éd. 1825, t. V, p. 12.
(2) Nous savons que cette qualité a été déniée à Gondrède par Stapleton , qui en fait la fille d'un Flamand , premier mari de la reine Mathilde. Mais cette opinion nouvelle a été combattue par sir Georges Duckett (Ohscrvations on the parentage of Gundreda) dont le plaidoyer mérite d'être pris en considération, au jugement de M. Léopold Delisle {BihL de V Ecole des Chartes, liv. XL Vil, ann. 1886, p. 427). Comme sir G. Duckett soutient l'opinion la plus généralement reçue jusqu'à présent, nous nous y tenons, d'autant qu'il a pour lui l'autorité des chartes clunisiennes d'Angleterre, dont il se fait le savant éditeur.