CHAPITRE XX
nait toutes les précautions pour les établir solidement & paisiblement à Saint-Pancrace. Pourtant Hugues hésitait toujours. Astutus considérât gressus suos; sapiens tinte t & déclinât a maU), dit rEcriture(i); le prudent abbé ne pouvait se rassurer sur le sort de ces enfants si éloignés de lui. Peu après le premier établissement à Lewes , Lanzon dut venir à Cluny pour quelque affaire ; le saint abbé ne put se décider à le laisser repartir. Un an se passa, & c'est alors que l'abbé de Cluny eut avec le roi d'Angleterre son entrevue de Rouen. Mais là, il vit arriver Guillaume de Warrenne & la pieuse Gondrède ; tous deux venaient réclamer leur prieur. L'absence prolongée de Lanzon les peinait si fort, qu'ils songeaient presque à renvoyer les Clunisiens de Saint-Pancrace pour y appeler des moines de Marmoutiers. Une si vive aflFôdion toucha le cœur de l'abbé Hugues, & il promit de renvoyer Lanzon. D'ailleurs, il voyait que le comte de Warrenne entendait la liberté monastique tout autrement que le Conquérant ; & ainsi les Clunisiens pouvaient sous sa proteftion continuer en Angleterre à mener la vie religieuse dans toute sa plénitude , en affirmant par là aussi la liberté de lIÉglise. Mais Hugues allait payer le trop vif attachement q Jil avait montré pour le prieur de Saint-Pancrace. Le comte de Warrenne avait saisi le mot du Conquérant à Tabbé de Cluny, & sa prudence en était alarmée. « Nous «avions lieu de craindre, écrit-il lui-même (2), qu'à peine « revenu en Angleterre, Lanzon ne nous fût enlevé ; car le roi « prenait tous les hommes les plus distingués pour les éle- « ver aux dignités ecclésiastiques , & nous l'avions entendu « demander à l'abbé douze de ses saints moines pour en « faire des évêques & des abbés dans le royaume que Dieu « lui avait donné en héritage. Nous songions alors que si « une maison encore jeune & peu solide changeait souvent « de prieur , tombant sans cesse en de nouvelles mains , elle « ne pourrait que bien difficilement prospérer. » Aussi les
(i) Prov. XIV, 15-16.
(2) Monast, Anglican, loc. cit.
pieux fondateurs mirent-ils en œuvre toutes les supplications auprès de Tabbé de Cluny, duquel ils obtinrent une promesse qui parait au danger au moins en partie. Hugues leur promit, par un aÊte scellé de son sceau, « que si Dieu « donnait l'accroissement à Saint-Pancrace de Lewes , ce « prieuré serait traité comme un des grands prieurés de « Cluny ; qu'après Lanzon , que celui-ci fût mort ou promu « à quelque dignité, lorsque les moines de Saint-Pancrace <s demanderaient un prieur à Cluny, on leur enverrait en « cette qualité un des moines les plus distingués du mo- « nastère , celui qui serait reconnu le plus saint pour diriger « les âmes selon Dieu & préserver l'observance , en même « temps que le plus sage pour gouverner une maison au « temporel , sauf seulement le grand-prieur de Cluny & le « prieur de La Charité. Le prieur ainsi nommé ne serait plus «jamais changé, sinon pour une cause si évidemment ur- « gente qu'il n'y eût personne à pouvoir y contredire rai- « sonnablement. » Cela ressemblait beaucoup à une abbaye dans le régime clunisien ; mais Hugues accorda tout à sts dévoués amis. Il n'eut point à s'en repentir. Durant sa longue administration, Lanzon amena Saint-Pancrace à un haut degré de prospérité; servo sapienti prosperi erunt a£lus, S- dirigetur via ejus(i). Il marchait à l'abri de la proteftion aussi désintéressée que délicate du comte Guillaume. Une seconde charte du noble seigneur nous met à même de comprendre la droiture de ses procédés, qui étaient de nature à satisfaire tous les vœux de l'abbé Hugues & à calmer toutes ses inquiétudes. Le Conquérant était mort, dix ans après la fondation de Lewes, au moment où le bienheureux Viftor 111 prenait en main les clefs de saint Pierre. La querelle qui surgit entre les deux fils du roi d'Angleterre, Robert de Normandie & Guillaume le Roux, parut un moment devoir mettre en question l'œuvre presque entière de leur père. Les moines de Saint-Pancrace représentèrent à Guillaume de Warrenne toutes leurs inquiétudes, le diplôme
(1) Prov. XIV, 15.
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