CHAPITRE XX
royal qui attestait les conditions de leur établissement étant là-bas à Cluny. Le comte ressentait mieux que les moines eux-mêmes les incertitudes de la situation , & il atteste que chaque jour était pour lui jour de danger. Il était attaché à la cause de Guillaume le Roux, qu'il servait aftivement. Aussi le nouveau roi, resté maître en ses états d'outre-Manche, fit-il Guillaume comte de Surrey , & lui accôrda-t-il la sanction qu'il demandait pour un nouvel afte de fondation de son cher prieuré. Là nous entendons le comte exposer qu'il veut voir ses moines grandir en proportion de sa propre élévation, & stipuler toutes les libertés pour eux, « afin qu'ils soient toujours en paix , ainsi que les hommes « & les choses qui leur appartiennent. » Il ne veut donc se souvenir que Lewes est sur ses domaines autrement que pour acquitter lui-même, au lieu & place des moines, tous les services ou impôts que le roi pourrait réclamer d'eux. Le comte connaissait bien, apparemment, ses princes normands. 11 limite à deux jours par an le droit d'hospitalité sur les terres des moines , pour lui & tous ses gens ; & si on y revient plus souvent, à la fin de l'année le comte paiera tout ce qui excède la dépense de ces deux jours. Il donne de nombreuses possessions à son prieuré , où il veut reposer avec Gondrède & tous ses héritiers. Il impose à ceux-ci le respcft des stipulations qu'il a lui-même observées le premier, même avant de les avoir consignées par aÊte authentique. Et puis^ il a de l'ambition pour sa chère fondation. Il rêve de lui donner une fille, qui sera Castleacre, autre terre de ses domaines. Mais ici le seigneur féodal reparaît avec ses idées sur la hiérarchie des fiefs. 11 entend que le prieur de Lewes ait la haute main sur les maisons que fondera ce monastère (car il espère bien qu'il en fondera beaucoup) ; & nul autre ne s'ingérera dans ce gouvernement, pas même Tabbé de Cluny, qui à Saint-Pancrace même n'aura droit de correction & de réforme qu'au cas où le prieur n'y pourrait suflTire; nouveau trait qui achèverait de mettre ce prieuré sur le pied des abbayes clunisiennes.
Les intentions du pieux fondateur furent bénies du ciel.
Dans sa famille même, cette bénédiftion se traduisit par la vocation de sa fille Gondrède, qui, en l'an 1 108, entra à Marcigny(i). De plus sa fondation prospéra. Lanzon devint célèbre en Angleterre, & Guillaume de Malmesbury put écrire de lui que, « en ce siècle, il ne le cédait à personne en sainteté. » Il avait fait de son monastère « la demeure de la « bonté (2) ; » on pouvait dire en vérité qu'aucune autre maison ne dépassait Lewes « en esprit religieux, en affabilité « pour les hôtes, en charité pour tout le monde (3). » Un si saint monastère ne pouvait manquer d'avoir une filiation florissante ; plusieurs prieurés en sortirent , qui donnèrent à leur tour naissance à d'autres celles. Le prieur de Lewes choisissait lui-même ceux qu'il mettait à la tête des maisons nées de la sienne. Sans doute, l'honneur de ces fondations revient au saint moine Lanzon ; mais nous ne pouvons oublier qu'il revient aussi d'une autre manière au saint abbé de Cluny. N'est-il pas écrit que « c'est la bénédiâion du << père qui affermit la maison de ses enfants (4) ; » i encore que si la couronne des vieillards est de voir autour d'eux plusieurs générations, les fils ne doivent pas oublier que le vénérable aïeul est leur meilleur titre de gloire? Corona senum filii filiorum, & gloria filiorum patres eorum{^). Hugues
(i) Le catalogue des dames de Marcigny {Cluny au Xh siècle, p. 229) donne en effet le nom de « Gondarde de Varenne-Sury » , à cette date. C'est évidemment là le nom francisé de « Gondrède de Warrenne-Surrey j». Notons en passant que, à la date de 1092, le même catalogue donne rentrée d'Adèle d'Angleterre, fille du Conquérant, femme d'Etienne, comte de Blois. Il y a certainement là une transposition. Etienne de Blois ne mourut qu'en 1 103 en Palestine, & nous retrouverons Adèle hors de Marcigny, travaillant à réconcilier saint Anselme avec le roi Henri 1*' d'Angleterre. Elle n'entra au monastère qu'après la mort de saint Hugues, ou tout à fait dans les derniers jours du saint abbé. L'entrée de Marie d'Ecosse, fille du roi Malcolm, marquée en 11 09 sur le catalogue, doit pareillement être reportée vers \ 12^, {Art de vérifier les dates, t. III, p. 762.)
(2) Willelm. Malmesb. De gestis Regum AngL
(3) Monast. Anglican, t. V, p. 5.
(4) Eccli. m, II.
(5) Prov. XVII, 6.