‹ Vie de Saint Hugues, abbé de Cluny, 1024-1109Chapitre 19 sur 322 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Pourtant au milieu de cette corruption, que ne faisaient qu'activer ceux qui eussent dû être le sel de la terre, le Seigneur se réservait une élite nombreuse, dont le genou ne devait pas se plier devant Baal (III Reg. xix, 18), & qui allait prendre la direction du siècle dans sa seconde moitié, pour le guérir de la lèpre qui le rongeait. Au milieu de cette élite, nous distinguons trois hommes, dont les noms domineront cette période. Tous trois étaient encore bien jeunes vers Tannée 1037 à laquelle nous sommes arrivés. L'aîné était à Rome, où il grandissait sous l'œil de saint Pierre, en attendant le jour où son aftion commencerait à se faire sentir sur les affaires de l'Église, au sommet de laquelle il brillerait enfin d'un éclat incomparable sous le nom de Grégoire VII. Le plus jeune était encore un enfant; il était en Italie; bientôt il passerait en France, où il était destiné à provoquer une importante évolution dans la science ecclésiastique, en attendant d'aller lutter viftorieusement pour la liberté de l'Église sur le siège primatial de Cantorbéry; c'était Anselme d'Aoste. Le troisième enfin devait fournir la plus longue carrière, & exercer une influence non moins puissante, quoique d'une nature différente; c'était précisément lé jeune Hugues de Semur, qui* étudiait alors à Châlon. D'après ce que nous connaissons de lui, nous pouvons deviner que, sous plus d'un rapport, le milieu dans lequçl il vivait ne lui convenait pas plus que la compagnie des gens de guerre ; & de fait Dieu ne voulait pas qu'il y prît racine. Mais du moins il y trouvait le moyen de satisfaire ses goûts pour la prière & l'étude; & il lui était désormais facile de s'isoler quand il lui plaisait. Se défiant de ses treize ans, il eut soin de mater sa chair par la mortification pour prévenir ses révoltes. Son cœur, fixé en Dieu, fut ainsi protégé, & ne se laissa pas aller aux entraînements de ses condisciples. D'ailleurs à Saint-Marcel il se trouvait mieux gardé, y étant connu d'avance, à cause du comte-évêque, dont le nom le protégeait assez & le recommandait à l'attention des moines. Le séjour qu'il fit à Châlon lui laissa pour toujours une tendre dévotion pour le saint martyr dont le prieuré portait le nom ;

& ce fait nous dît assez que durant ce temps l'esprit de prière Tavait visité. Pourtant il est impossible à un voyageur de marcher sur une route poudreuse, sans qu'un peu de poussière, si légère qu'elle soit, vienne s'attacher à ses pieds. Aussi, Hugues crut-il toute sa vie avoir à se reprocher des fautes qui paraissaient graves à son âme pure comme le cristal, tandis qu'une âme d'une délicatesse ordinaire n'en aurait même pas eu conscience. Dieu permet ainsi parfois que ses Saints tombent dans quelques légères imperfeftions; les travaux qu'il leur réserve les en purifieront bien largement; & ce souvenir servira à les maintenir dans l'humilité, autant qu'à augmenter leur amour de la pénitence (i).

Or il advint que dans cette vie d'études & dans la paix qu'il pouvait faire autour de lui, Hugues trouva plus qu'il n'avait cherché. Peut-être bien eut-il entre les mains ce traité où le grand maître des études au IX* siècle, le principal promoteur du mouvement qui allait se développant aux siècles suivants, en un mot Alcuin, disait à ses élèves : « Ah! pourquoi vous « attacher à ce qui est de la terre, pourquoi oublier en vous « l'image du Créateur? Voyez de quelles amertumes & de

(i) Dans tout ce que nous venons de dire, .nous parlons comme si Hugues fût resté à Textérieur du monastère. Cela ne doit pas surprendre ; car à Cluny même, il y eut ainsi des fils de nobles familles qui suivaient les leçons des moines tout en habitant la ville. On se rappelle aussi la foule d'étudiants qui accouraient à Fleury-sur-Loire pour y entendre saint Abbon. Ce fut évidemment en cette condition que se trouva Hugues à Châlon; habiter dans le cloître sous la discipline monastique eût été prendre un parti grave, auquel il ne se résoudra que postérieurement, à raison des dispositions de son père. Et ainsi s'explique le texte des biographes qui nous le montrent partant pour Chàlon, sans parler de Saint- Marcel. D'autre part la dévotion que saint Hugues témoigna jusqu'à la dernière heure pour le saint martyr ne permet pas de douter qu'il ait puisé ces sentiments durant le séjour qu*il fit à Châlon à la date dont nous parlons. Cette remarque, jointe à ce que nous avons dit des rapports du monastère avec le comte-évêque, nous fait croire que ce fut à l'école monastique que le jeune Hugues étudia, & non, comme le veut V Histoire littéraire, à l'école épiscopale dont on ne trouve nulle trace. — Cf. Cucherat, Chmy au XI^ siècle, p. no.

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