‹ Vie de Saint Hugues, abbé de Cluny, 1024-1109Chapitre 193 sur 322 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

« d'afiTeftion singulière, toi & tes frères ; & partout où Notre « puissance est libre, Nous prenons en main d'une manière « spéciale la protection de tout ce qui appartient à votre « monastère ; en sorte qu'aucun évêque , ni aucun légat qui « n'en aurait pas reçu de Nous mission spéciale, n'entre- « prendra de prononcer sur ce qui dépend de vous, sauf ce- « pendant les droits qui pourraient avoir été jusqu'ici recon- « nus aux évêques en pareille matière. Vous donc, souve- « nez-vous toujours de Nous dans vos prières; & autant « Nous prenons soin de vous & de ce qui est à vous, autant <s vous devrez prendre soin de Nous recommander au Sei- « gneur dans l'oraison, & de Nous aider, ainsi que l'Église « romaine, là où besoin en est & où vous pouvez le « faire (i). »

Hugues le faisait en Espagne, il ne cessera de le faire en France ; &, en ce moment même, le Pape lui donnait des témoignages de confiance qui prouvaient combien peu il doutait de la fidélité de ses Clunisiens. Déjà, en écrivant à l'archevêque Lanfranc de Cantorbéry, pour lui exposer la détresse du Siège apostolique à tous les points de vue , il lui avait dit de faire déposer au moins à Cluny les sommes que l'Angleterre avait coutume d'envoyer annuellement au Pontife romain. Mais, le i*^ novembre 1088, une bulle pontificale accordait au saint abbé une distinction bien autrement importante que cette qualité de trésorier temporaire de saint Pierre. « Mû par une affeftion toute particulière envers toi, « disait le Pape à l'abbé de Cluny, Nous t'accordons l'usage « de la mitre épiscopale dans les processions & les messes « solennelles ; en outre, l'usage de la dalmatique, des gants « & des sandales , aux cinq fêtes que vous solennisez spé- « cialement, sans compter l'Epiphanie, l'Ascension, & la « Dédicace de votre église. Nous te faisons cette concession « pour mettre en relief aux yeux de tous & ta religion & la « dileftion spéciale que Nous ne cessons de nourrir à ton

(i) Mabillon, Œuvres posthumes, t. III, p. 350.

« égard , en retour des grands services par lesquels tu as « bien mérité du Siège apostolique (i). »

Un pareil privilège n'était pas sans exemple, mais il était rare, & constituait une faveur particulière du Saint-Siège. On a fort bien prouvé que, parmi les insignes pontificaux, la plus grande partie avaient, dès les premiers siècles du monachisme, appartenu aux abbés en vertu de droits incontestables (2). Mais, sur ce point comme sur bien d'autres, des usages autrefois communs étaient graduellement devenus, par révolution de la discipline ecclésiastique, le privilège exclusif des évêques ou même du Souverain Pontife, & faisaient désormais l'objet de concessions expresses, accordées par le Saint-Siège selon que le Pontife romain le jugeait convenable. A Cluny, nous savons que la mitre couronnait déjà la tête de saint Odilon avant que son fils Hugues lui succédât; mais sans doute il avait pour cela un privilège personnel, tel que celui dont le Pape Urbain II honorait maintenant son successeur. L'usage de la crosse n'avait pas cessé d'être Tapanage des abbés, & nous avons dit qu'en deçà des monts l'anneau lui-même leur était accordé au jour de la bénédiftion abbatiale. Le privilège de la dalmatique, des sandales & des gants était accordé à l'abbé de Cluny dans une mesure plus restreinte, & seulement aux huit jours de fête énumérés dans la bulle pontificale. Hugues avait alors soixante-quatre ans; il apparaissait désormais dans toute la splendeur de la situation que la Providence lui avait faite. Les insignes des pontifes brillaient désormais sur ce front & ornaient ces mains qui avaient conçu & accompli tant d'oeuvres utiles pour la sainte Église. Mais surtout ils déclaraient aux yeux de tous la plénitude avec laquelle Hugues avait rempli ses devoirs d'abbé. Saint

(i) BuîL Cluniac. p. 23. Les cinq fêtes principales étaient : Noël, Pâques, la Pentecôte, Saint Pierre & Saint Paul, l'Assomption de la Sainte Vierge. {Ordo Cluniac, cap l.) La dédicace de l'église de Cluny où siégeait alors saint Hugues était fixée au 14 février. {Ihid, p. ii, cap. x.)

(2) Dom Chamard , dans le travail plusieurs fois cité déjà, Lei Ahhès au moyen-âge.

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