CHAPITRE XXI
Denys ne nous dit-il pas que, dans le plan hiérarchique de TEglise, Tordre des parfaits ou des moines correspond, parmi les degrés du peuple enseigné, à Tordre des pontifes parmi les degrés des ministres enseignants? Quelle convenance n'y avait-il donc pas eu jadis à ce que les abbés fussent aussi rapprochés que possible de Tépiscopat, eux qui devaient dispenser la lumière aux hommes qui marchaient sous leur conduite dans la voie des parfaits ? Quelle convenance n'y avait-il pas, maintenant encore, à ce que TEgUse choisît au moins les plus grands parmi les abbés pour exprimer en eux la relation intime mise en lumière par TAigle d'Athènes? Urbain II avait vu à Tœuvre son père de Cluny ; le Pape savait donc que les insignes pontificaux signaleraient en lui une source d'enseignements féconds pour les sénateurs de la perfection évangélique. La bulle pontificale qui conférait cette haute distinction à notre saint abbé lui arriva au moment où il venait d'entreprendre une grande oeuvre, qui semblait être le résumé comme aussi le couronnement d'une vie déjà longue & bien remplie.
L'antique église de Cluny, qui avait elle-même remplacé la basilique primitive élevée par le bienheureux Bernon, ne suffisait plus au nombre considérable de moines qui se pressaient dans le monastère devenu trop étroit. Vois , disaient à leur mère ces fils de Jérusalem, vois, la place nous manque, nous ne savons plus où habiter; élargis, élargis tes pavillons ; dilata locutn tentorii tut & pelles tabernaculorum tuorum extende ; ne par cas, longos fac funiculos tuos, Sr clavos tuos consolida (i), Gilon nous dit naïvement la gêne des moines, dans cette église qui les emprisonnait (2); & un lefteur ayant l'expérience de ces sortes de situations restituera facilement toute leur couleur aux expressions du biographe. Hugues s'apercevait mieux que personne de la difficulté créée par cette exiguïté au libre jeu de l'observance, &, plus que personne encore, il avait à coeur d'y remédier.
(1) Isai. Liv, 2.
(2) Fol. 217 r.
Mais sa prudence accoutumée lui faisait examiner toutes les difficultés d'une entreprise telle qu'une reconstruction de Cluny tout entier. Sans parler des sommes énormes que demanderait ce travail , le saint abbé songeait que sans doute sa vie approchait du terme fixé par Dieu ; ses cheveux blancs lui rappelaient qu'il gouvernait Cluny depuis quarante ans déjà, & que probablement il n'aurait pas le temps de parfaire une oeuvre dans laquelle l'unité était au moins aussi importante au point de vue de l'observance qu'à celui de l'art. 11 temporisait donc, lorsque le ciel vint à son secours. Il y avait alors à Cluny un vénérable vieillard nommé Gunzo ; successeur de saint Bernon sur le siège abbatial de Baume, il en était descendu pour venir demander à l'illustre fille de sa propre abbaye la paix & l'édification de ses dernières années. Les maladies l'avaient saisi, & il était maintenant condamné au séjour de l'infirmerie, où d'ailleurs il sentait n'avoir plus que peu de temps à vivre. Sa situation s'aggravait de jour en jour, & l'on en prévoyait à bref délai le dénouement fatal. Tel était l'état auquel Gunzo était réduit, lorsqu'une nuit saint Pierre lui apparut avec saint Paul & saint Etienne, & un grand nombre de bienheureux qui leur faisaient cortège. Le Prince des Apôtres chargea le malade d'aller dire à l'abbé Hugues de commencer une basilique nouvelle, parce que Pierre ne voulait plus voir ses fils gênés comme ils l'étaient en ce moment. Cette basilique serait, par ses vastes proportions, l'image de l'édifice spirituel tant accru & embelli par les soins du grand abbé(i). Gunzo, fort surpris de cette mission, témoignait de son hésitation à s'en charger. Mais saint Pierre lui dit qu'il avait choisi avec intention un vieillard malade pour être son interprète, afin que la guérison de ce messager servît de témoignage à la vérité de ses paroles. Si la mission était fidèlement accomplie, Gunzo vivrait sept ans encore; & quant à l'abbé Hugues, que le Prince des Apôtres savait « peu disposé à « accorder légèrement créance , » il se verrait frappé de
{l)Ibid. fol. 216 v^
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Gunzo est debout devant lui.
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