‹ Vie de Saint Hugues, abbé de Cluny, 1024-1109Chapitre 195 sur 322 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

toutes les infirmités de Gunzo lui-même s'il ne voulait agir ainsi qu'il lui était ordonné. Le matin venu, grande fut la surprise chez tous les frères & chez le saint abbé lui-même, lorsqu'ils virent sortir de l'infirmerie, vaillant & bien portant, ce même Gunzo que l'on se préparait à assister à son lit de mort. Hugues entendit de sa bouche le récit détaillé de toute la vision ; & devant le miracle qui en attestait la réalité, toute hésitation cessa. L'on se mit à l'oeuvre, avec d'autant plus de facilité que saint Pierre avait pris soin de donner toutes les dimensions & le plan de l'édifice , en tendant lui-même des cordeaux que saint Etienne relevait ensuite. Ce fut le 30 septembre 1088(1) que fut posée la première pierre de l'église, dont le moine Ezelon, jadis arrivé de Liège à Cluny, dirigea principalement les travaux. Il fut bientôt aisé de voir que saint Pierre avait voulu s'élever là un temple vraiment royal. Les fondations une fois* creusées se trouvèrent donner à l'église une longueur de quatre cent dix pieds sur cent vingt de largeur environ. Elle devait avoir deux transepts , le premier long de deux cent trente-quatre pieds & large de trente, le second, plus près de l'abside, long de cent cinquante-six pieds, mais plus large que le précédent. Il devait y avoir cinq nefs, dont les voûtes reposeraient sur soixante piliers ; ceux de la nef principale devraient avoir sept pieds & demi de diamètre. Les moines furent, comme toujours, les ouvriers en même temps que les architeftes de ce grand ouvrage ; & saint Pierre montra qu'il était fidèle à sa parole ; car « les rois se firent les nourriciers « de cette église (2), » Alphonse VI de Castille d'abord, Henri I" d'Angleterre ensuite; de telle sorte qu'en vingt ans la construftion fut achevée (3), & que le saint abbé qui en avait jeté les fondements put, avant de mourir, en contempler la grandeur. Cette rapidité passa pour une merveille de plus aux yeux des contemporains ; on eût été déjà sur-

. (i) BibL Chmiac. col. 1621.

(3) Isai. XLix, 23.

(3) Gilon, fol. 217 r, s'accorde sur ce point avec Rainald de Vézelay.

pris qu'un empereur fût venu à bout d'une pareille oeuvre en si peu de temps, nous dit Gilon(i) ; car la célérité des travaux n'était point acquise au détriment de leur solidité. Le jour où un stupide vandalisme voulut détruire l'œuvre de saint Hugues, il fallut soixante-quinze coups de mine pour démolir un des clochers. Mais détournons les yeux de ces ruines trop tard & vainement regrettées ; & reportons-nous à l'époque où s'élevèrent ces belles constructions que nous ne reverrons plus.

Un manuscrit de la bibliothèque de Solesmes(2) nous fournit quelques renseignements précis sur les dimensions des diverses parties qui composaient le plan dont nous avons décrit l'ordonnance générale. L'église neuve était établie en contre-bas du sol; pour y descendre, on construisit, au XllI^ siècle, un escalier de quarante-deux marches, dont la longueur était de cent vingt-six pieds ; on se trouvait ainsi à vingt-&-un pieds, soit sept mètres, au-dessous des terrains environnants. Des canaux ménagés sous l'église établissaient un drainage qui empêchait les constructions de ressentir les atteintes de l'humidité. Cette situation, il est vrai, nuisait au coup d'oeil pour l'observateur qui regardait le monument de l'extérieur, d'autant qu'il n'y avait pas de charpente, & que les tuiles reposaient immédiatement sur les voûtes. Aussi Mabillon, visitant Cluny en 1682 (^), ne pouvait-il cacher une sorte de désappointement à la vue de cette église renommée, qu'il s'attendait à voir s'élever plus majestueusement dans

(1) Ibid,

(2) Mémoires relatifs à V Ordre de Saint-Benoit, xvni« siècle, don du comte Ch. de l'Escalopier. Nous reproduisons cette page aux Documents. Les dimensions qu'elle donne sont précieuses autant qu'elles sont rares, car nous n'avons guère trouvé ailleurs que des chiffres approximatifs. Notre intention n'est pas d'ailleurs de faire ici une description détaillée de la basilique de Cluny. Cette description est faite dans les ouvrages de MM. Cucherat, Penjon, Pignot & Lorain. Nous ne pourrions que les copier, & ce ne seraient là que des redites, tant ces détails sont connus. Nous prévenons en outre que, pour rester dans notre sujet , nous nous bornons à l'œuvré de saint Hugues, sans parler des adjonâions du xiii^ siècle.

(3) Œuvres posthumes, t. II, Iter Burgundicum.

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