CHAPITRE XXI
Au-dessus d'elles & des arcs ogives, une immense peinture sur fond d'or tapissait toute la voûte absidale ; on y voyait le Père Eternel, bénissant de la main droite & tenant de la main gauche le livre scellé. L'Agneau de Dieu apparaissait au-dessous de lui, & ce groupe principal était accompagné de la représentation symbolique des quatre évangélistes ; le tout de dimensions colossales , attendu la hauteur à laquelle se déployait cette peinture magnifique, dominant toute la basilique.
Si de ce point nous retournons les yeux vers l'entrée, nous voyons se déployer devant nous cet immense vaisseau; la vue traverse le choeur, avec ses nombreuses stalles (i), & va se reposer, au-dessus de la porte d'entrée, sur l'abside d'une grande chapelle de Saint-Michel, à laquelle donnent accès deux escaliers en vis, pratiqués dans le mur, de chaque côté du portail. Cette chapelle voûtée est pratiquée en partie dans rénorme muraille de l'église, en partie supportée par un grand encorbellement qui fait saillie dans Tintérieur du vaisseau , & supporte l'abside orientée comme celle de l'église elle-même. Plusieurs baies pratiquées dans ce chevet éclairent la chapelle du côté de la grande nef, & une autre du côté de l'extérieur. Au-dessous de cet encorbellement, voici rénorme tympan monolithe qui surmonte la porte d'entrée ; il a sa légende ; saint Hugues vint une nuit prier au milieu des murs en construction , puis ensuite souleva seul & mit en place ce bloc, que, le jour précédent, de nombreux ouvriers avaient cherché vainement à remuer.
Telle fut donc l'œuvre qui occupa les vingt dernières années de la vie du saint abbé. Six cents ans plus tard, Mabillon attestait qu'on n'y voyait pas une lézarde. Lorsque les moines y purent enfin déployer à l'aise la liturgie bénédiftine, il leur sembla que c'était jour de résurreftion, & que, des té-
( I ) Le manuscrit que nous avons cité en compte 230 au commencement du xvni* siècle. Mais alors que l'abbaye comptait quatre cents religieux, elles devaient s'avancer beaucoup plus près de l'autel majeur & du sanctuaire qu'elles ne le faisaient au xviii^ siècle.
nèbres du tombeau, ils passaient dans une « Galilée » bienheureuse (i). Mais sous Tceil de l'abbé Hugues, Téglise ne s'élevait pas seule ; en effet, puisque la raison qui en motivait la fondation était le nombre croissant des moines, qui allaient bientôt se trouver là quatre cents, il fallait que les autres bâtiments de Tabbaye fussent aptes également à fournir à cette légion sainte un abri & des lieux réguliers suffisamment spacieux. Hugues entreprit donc la reconstruction des bâtiments conventuels , à l'exception du cloître de saint Odilon , qu'il voulut conserver, & qui devait subsister vingt ans encore. Au nombre des plus belles oeuvres accomplies ainsi par notre saint, il faut compter le grand réfeftoire. Cet édifice, élevé au midi du cloître, parallèlement à l'église de la Sainte Vierge, était partagé en trois nefs par des arceaux fort élevés (2). 11 avait cent douze pieds de long & soixantesept de large ; environ trente-six fenêtres l'éclairaient , mais au XVII* siècle on le décrivait comme lambrissé, non voûté. Le vaisseau était orné de peintures représentant des scènes de l'Ancien & du Nouveau Testament ; & à l'une des extrémités se déployait dans toute la largeur la scène du jugement dernier, à cette heure où le Fils de l'homme récompensera comme fait à lui-même tout bien départi aux membres les plus pauvres de son Église. Cette même pensée avait fait placer là aussi les images des principaux bienfaiteurs de Cluny. Le carrelage était en brique émaillée aux dessins variés. Les tables étaient disposées sur plusieurs rangs dans le sens de la longueur ; & dans le haut bout trois tables étaient placées transversalement, d'abord celle du seigneur abbé, qui était la plus élevée, puis à droite celle du grandprieur & à gauche celle du prieur claustral. Ce superbe vaisseau était dû aux libéralités d'un comte Roger, que l'inscription placée jadis au-dessus de la porte de la sacristie qualifiait
(i) Gilon, fol. 217 r.
(2) Dcscript, de V église S" lieux plus notables de l'abbaye de Cluny, — Cf. Penjon, Cluny, p. 109.
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