‹ Vie de Saint Hugues, abbé de Cluny, 1024-1109Chapitre 202 sur 322 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

purent savoir la vérité. Le vigilant pasteur, dont Toeil était surnaturellement éclairé, avait pris à part ce novice, & l'avait enfin contraint à avouer qu'il était adonné aux pratiques de la magie & de la nécromancie (i). Le malheureux était même monté à Tautel sans avoir reçu le caraftère sacerdotal, ajoutent certains biographes. Sur le champ, Hugues chasse loin du monastère celui qui était ainsi venu pour y distiller le venin le plus délétère. On se prend à trembler lorsqu'on songe à ce qui pouvait advenir de Tordre clunisien tout entier , si la lumière prophétique n'eût à ce moment éclairé le saint abbé. Depuis les premières années du XI*^ siècle. Ton signalait sur divers points de la France la présence des ma; nichéens, qui importaient les abominations de TOrient. Malgré des mesures rigoureuses, la contagion faisait des progrès latents. Le faux novice de La Charité était certainement un affilié de la sefte; la main sacrilège qu'il osait porter sur l'autel pour la faire servir ensuite au mystère d'iniquité était bien la main du seftaire manichéen, dont les dignes héritiers continuent encore aujourd'hui les pratiques exécrables. Or, ne sait-on pas que, deux cents ans plus tard, un ordre célèbre & puissant fut ainsi corrompu, en majeure partie, par l'influence d'un seul membre infefté du même virus? Si Hugues de Cluny n'eût pas été un saint, dont « l'âme voyait plus « loin que sept veilleurs vigilants en la tour du guet (2) , » son ordre eût peut-être éprouvé deux siècles plus tôt le sort des Templiers. Ces monastères clunisiens qui portaient partout une sève de vie , on les eût vus devenir les rameaux de « la vigne de Sodome, aux fruits amers & pleins de fiel (j). » Le dommage eût été peut-être plus grand dans la société chrétienne qu'il ne le fut par le moyen des chevaliers du Temple. Mais continuons à voir notre saint abbé veiller sur le troupeau qui lui est confié.

Un jour il se trouvait à Saint-Jean-d'Angély (4) ; pourtant

(i) Ibid. fol. 207 v°.

(2) Eccli. xxxviii 18.

(3) Deuter. xxxii, 32.

(4) Gilon, fol. 208 r.

son esprit ne quittait jamais Cluny, si longues que fussent les distances. 11 arriva donc que, durant son sommeil, Hugues vit la foudre tomber sur le parloir de Cluny, en y faisant une large brèche & bien des ruines. Etait-ce purement un songe? Les biographes remarquent avec raison que l'esprit est plus libre tandis que les sens sont dans l'immobilité du repos; & alors il peut arriver que Dieu l'appelle à des opérations analogues à celles des purs esprits , par exemple lui fasse franchir de grandes distances , ou apercevoir des choses qu'il ne verrait pas s'il était appesanti par le corps & obligé de se servir des sens. Le cas était précisément celui-là pour Hugues de Cluny. Dès son réveil il le comprit ; il avait la certitude qu'une faute avait été commise en son abbaye, faute si grave qu'une prompte correction pouvait seule empêcher la justice divine d'en rendre responsable la communauté entière. A l'instant il donne ses ordres de départ, au grand étonnement de tous les moines qui l'accompagnent, & se met en route, laissant en suspens les affaires qui l'avaient appelé à Saintjean-d'Angély. Malgré la fatigue, il hâte sa marche, & bientôt arrive à Cluny. On ne l'y attendait pas. Aussitôt il fait assembler le chapitre. Tous les frères étant réunis, le seigneur abbé entre à son tour ; &, au milieu du silence jgénéral, promène le regard sur tous les moines successivement. Enfin, éclairé par le Saint Esprit , il arrête les yeux sur un frère appelé Pierre de Tournai, & d'une voix sévère : « Pierre, dit-il, « rougis de honte & repens-toi. Ouvre ton cœur au prieur, « fais-lui connaître ta faute & la plaie de ton âme, afin qu'il « y applique le remède nécessaire. Tu t'es séparé du trou- « peau, du Christ, & t'es mjs sous le joug du démon ; voici « qu'il faut encore t'arracher la confession de ton péché. Elle « peut te sauver néanmoins. Mais comme tu as été averti « souvent avec douceur sans vouloir te corriger, je ne pour- « rais plus t'épargner désormais sans mettre tous tes frères « en danger. » Et le seigneur abbé ordonne de passer par les verges le coupable, qui cette fois s'amenda & redevint un bon moine. La miséricorde était, sans doute, le trait saillant du caractère de notre saint ; mais c'était la miséricorde

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