‹ Vie de Saint Hugues, abbé de Cluny, 1024-1109Chapitre 204 sur 322 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

croissant; & les frères de Cluny ne se 'faisaient pas faute de recourir au pouvoir surnaturel de leur père. Seulement, ils prenaient leurs précautions pour que le thaumaturge n'en sût rien. A Paris, on l'avait bien pris une fois à ses propres paroles, & en quelque sorte forcé à un miracle public. Mais en général il ne souffrait qu'avec peine tout ce qui pouvait marquer une vénération particulière attachée à sa personne. Gilon va jusqu'à nous dire qu'il « n'était pas du tout pru- « dent » de lui rien laisser voir de l'usage qu'on faisait de sa puissance surnaturelle , parce que « rien ne lui était plus en « horreur que la superstition (i). » Mais Hugues était le seul qui voulût voir une superstition en cela ; parfois même il oubliait ses répugnances, & de lui-même agissait par charité en faveur de ceux qui souffraient. Toujours est-il qu'à Cluny les moines se gardaient mutuellement le secret, tout en faisant le jeu de ceux qui recouraient au pouvoir conféré par Dieu à leur abbé. Cela fut même cause que bon nombre de miracles opérés par lui restèrent ignorés (2). Beaucoup de religieux avaient vu le chantre Guy entourer son cou avec les bandelettes de la mitre, mais personne n'en avait dit mot à celui de qui « la vertu était alors sortie (3), » Personne non plus ne lui raconta ce qu'avait fait un moine appelé Thierry. Jadis chevalier renommé, issu d'une grande famille, doué des qualités physiques du seigneur féodal, il avait renoncé à tout pour devenir un autre homme à Cluny (4) ; ou plutôt il était seulement devenu un plus parfait « chevalier au service « du Christ Jésus (5). » 11 était employé à l'infirmerie, où son humilité courageuse & vaillante trouvait ample carrière au service des malades. Or il lui vint au pied un ulcère cancéreux qui gagna bientôt le talon. Il souffrait horriblement, lorsqu'un jour, assistant à la messe du seigneur abbé, il lui vint en pensée de répandre sur son pied malade l'eau qui

(i) Fol. 311 r.

(2) Ibid. yo.

(3) Luc. VI, 19 ; VIII, 46.

(4) Gilon, fol. a 10 v*».

(5) llTim. n, 3.

aurait purifié les doigts du saint. De suite, il fait signe à un de ceux qui servaient à Tautel ; celui-ci comprend la pensée de Thierry, & s'arrange adroitement pour lui donner ce qu'il souhaite. La foi des bons moines fut récompensée; Teau guérit le pied que dévorait l'ulcère.

Cette dévotion n'était d'ailleurs pas particulière à Thierry. Un autre moine du nom de Jarenton voulut y recourir aussi. Alors novice, il se trouvait à Berzé, près de Cluny. Des fièvres tenaces le minaient, lorsque le saint vint en ce lieu, qu'il aimait. Jarenton résolut de tout faire pour obtenir sa guérison. Il se ménagea la fonftion d'assister le seigneur abbé à l'autel, communia, & puis versa le vin de la purification sur les doigts du saint ; sans défiance, Hugues lui remit alors le calice pour y prendre sa part de l'ablution , selon le rite en usage à cette époque (i). Il ne savait pas rintention de Jarenton ; il ne savait pas qu'il faisait alors un miracle ; car la foi du novice fut aussi bien récompensée que celle de Thierry, & la fièvre le quitta définitivement. Mais il prit bien garde d'en rien dire ; car, ajoute le chroniqueur en toute simplesse, « la fièvre aurait pu revenir si le médecin avait eu « Sujet d'être mécontent (2). » Aussi Jarenton ne confia-t41 son secret à Gilon qu'après la bienheureuse mort du saint. Celui-ci, malgré tout, soupçonnait-il quelque chose de ces petites ruses? Nous ne pourrions l'affirmer; ce qui est certain, c'est qu'un autre moine, à Bourbon-Lancy, n'eut pas le loisir de combiner ses démarches de la même façon. Celui-ci souffrait depuis six mois de la fièvre quarte. Hugues, arrivant à ce monastère, & le trouvant en cet état, prévint toute tentative en lui disant de venir assister à sa messe , à la fin de laquelle il lui fit prendre de même le vin de l'ablution , mais en lui faisant remarquer la vertu que ce vin avait empruntée au contaft des choses saintes ; en sorte que la guérison qui suivit effeftivement dût être , selon lui , attribuée à cette vertu, & non au contaft des mains de Thumble abbé. Cela

(i) Ordo Cîuniac, cap. lxxii.

(a) Gilon, fol 211 v°.

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