CHAPITRE XXII
ne découragea pourtant pas la dévotion de ses disciples ; ils avaient d'autres industries à leur disposition. Nous les voyons, par exemple, rechercher en esprit de foi les reliefs de la table abbatiale, au moyen desquels ils chassent les fièvres dont ils souffrent. En voici un qui est à Mâcon(i) ; il fait demander par un de ses confrères quelques miettes laissées par le bon père, & se trouve guéri après en avoir mangé. Un autre est novice à Cluny même; il a grand désir d'obtenir quelque chose de ce genre, car lui aussi espère guérir ainsi de la même maladie. Et voici qu'à point nommé une inspiration viertt au seigneur abbé pendant le repas commun ; &, selon le pouvoir que lui reconnaissent les us du monastère & la Règle même de saint Benoît (2), il envoie précisément à ce novice une part de ce qui a été servi sur sa table. Le jeune homme se lève, salue de loin le seigneur abbé; puis, la joie. dans le cœur & bénissant la maternelle intention de la Providence, se met en devoir de faire honneur au mets qui lui a été apporté. L'intention divine était trop manifeste pour que la guérison ne suivît pas.
Mais quelquefois, comme ndus l'avons dît, le saint abbé s'oubliait par charité. Un jour, il était au monastère de Paray(3), & priait dans l'église de la Vierge. Dans la grande église , les moines chantaient l'office , & avec eux les enfants du monastère, dont les places étaient au milieu du chœur (4), sous la tour des cloches ; celle-ci , à Paray comme dans la nouvelle église de Cluny, s'élevait à la croisée de la nef & du transept. Sans doute on avait élevé là un échafaudage pour travailler à la voûte; & il advint qu'une poutrelle, se détachant de cette charpente, vint tomber sur un des enfants, qu'elle atteignit à la tête, le renversant presque mort sur le coup. On accourt, & chacun de se lamenter sur ce
(i) Gilon, fol. 212 r».
(2) Ordo Cluniac, cap, i. — Reg. S. Bened. cap. xliii.
(3) Nous suivons ici à la fois le récit de Gilon (fol. 211 v®) & celui de Rainald de Vézelay, qui se complètent l'un l'autre.
(4) Ordo Cluniac, cap. xxvii.
malheur que Ton juge irréparable. On va prévenir le seigneur abbé, qui arrive aussitôt. D'abord il demande Teau bénite & en asperge le visage du petit moribond, dont le cœur ne bat presque plus ; il se met ensuite en prière, & puis appelle par son nom Tenfant, qui reprend à Tiijstant ses sens, se lève, & dès ce moment commence à recouvrer ses forces. Il vécut ensuite de longues années (i). Mais Hugues voulut que les témoins de cette scène gardassent le secret , & on n'en parla qu'après sa mort; beaucoup vivaient encore de ceux qui avaient été là témoins oculaires. Au reste, toutes ses précautions ne servaient de rien au saint abbé ; Dieu avait voulu mettre la lumière sur le chandelier, & les miracles se produisaient au milieu du monde aussi bien que dans ses monas- ^ tères .
C'était l'esprit de prophétie qui se trahissait le plus facilement; car cette lumière, venant de Dieu, agit en maîtresse souveraine, lorsqu'il plaît au Seigneur; & quand la voix divine a dit : « Fils de l'homme, prophétise & dis ceci (2), » l'homme ne peut lui résister toujours. Ce don de prophétie, éminent entre tous, d'après saint Paul (3), précieux pour l'édification & la consolation de l'Église, se manifestait, comme nous venons de le voir , sous forme de discernement des esp rits , ou de pénétration des cœurs, ou bien par la connaissance des choses éloignées & cachées , ou bien encore par la révélation des choses futures. Voici, par exemple, que l'abbé de Cluny se trouve à Avignon ; il marche entouré de bon nombre de personnes, lorsqu'un pauvre vient lui demander l'aumône. Le saint abbé le regarde, & avec un accent de sévérité qui ne lui est pas ordinaire à l'égard des malheureux, il lui dit : « Tu demandes l'aumône au nom du Christ ; je « te donne donc ceci ; mais tu mens en te disant pauvre du « Christ, car tu mènes une vie d'excès & de débauches qui lui « est en horreur. » Les assistants, qui connaissaient bien
(i) Cela prouve que le miracle eut lieu au moins avant Tan 1 100, puisque Rainald écrivait ce récit avant Tan 1 1 16.
(2) Ezech. XXI, 9.
(3) I Cor. XIV.