CHAPITRE XXII
rhomme, étaient témoins que ces reproches tombaient juste. Hildebert rapporte un fait qui lui est personnel. C'était en 1094, c'est à dire précisément à Tépoque où nous sommes arrivés dans la vie du saint abbé. Hildebert était alors archidiacre de révêque du Mans, nommé Hoël, qu'il accompagnait dans un voyage à Rome. Le prélat voulut voir Cluny & conférer avec le grand abbé. II fut reçu par Hugues, & conduit par lui dans un de ces petits parloirs intérieurs où les moines avaient entre eux des entretiens sur les choses spirituelles. Hildebert dit entre parenthèses que l'appartement n'était ni grand ni luxueux. L'évêque & l'abbé s'entretenaient donc, & concluaient ensemble une alliance de prières. Mais aussi Hugues regardait fréquemment l'archidiacre, & il finit par lui dire : « Prends bien garde à ne pas manquer à la « grâce de Dieu ; car il est écrit que tu ne resteras certaine- « ment pas au poste où tu es aujourd'hui placé. » En effet, deux ans après, Hoël mourait, & Hildebert était élu pour lui succéder sur le siège du Mans(i). II garda toujours pour l'abbé de Cluny une respectueuse tendresse ; il eût voulu devenir son disciple, mais le Pape ne lui permit pas de quitter son siège pour revêtir l'habit de saint Benoît. Du moins
(i) V. Boîlûttd. April. t. 111, p. 639-640. Cf. Lehman, Forscbungen, p. 17. Papebrock veut que cet archidiacre soit Geoffroy de Mayenne, élu évêque d'Angers en 1094, consacré en 1096. Pourquoi? Sans doute parce que le récit de l'entrevue dit que l'archidiacre fut fait évéque « l'année suivante », & que Hildebert le fut non en 1095, mais en 1096. Mais la difficulté est la même pour Geoffroy de Mayenne. Lehman pense avec raison que les termes dont se sert ici Hildebert ne permettent pas de douter qu'il ne s'agisse de lui-même, non plus que les détails qu'il donne sur une entrevue à laquelle Hoël, Hugues & l'archidiacre étaient seuls présents. Lehman essaie de donner l'explication du « sequenti anno » en disant que la mémoire fait défaut à l'écrivain, qui a indiqué le voyage de Rome de 1094 au lieu d'une autre circonstance. Cette explication ne parait pas recevable. Uaprès l'Histoire de r Eglise du Mans (dom Piolin, t. III, p. 417). Hoël partit pour Rome à la fm de l'année 1094 ou au commencement de l'année suivante. Ainsi, en désignant l'an 1096 par *< sequenti anno », Hildebert était dans la vérité, la mémoire ne lui faisait pas défaut. Durant le courant de 1095, Hoël, bien loin d'entreprendre le voyage de Rome, en revenait avec Urbain II lui-même.
il attribuait aux prières du saint abbé la proteftion dont le ciel renvironna en plusieurs circonstances dangereuses, notamment dans un voyage à Rome, durant lequel il échappa comme par miracle aux périls de toutes sortes qu'il dut affronter, surtout au désastre qui frappa Lérins quelques heures après qu'il en était sorti (i). Tandis que Hildebert abordait paisiblement à Maguelonne, les pirates sarrazins fondaient sur rîle de saint Honorât ; ils détruisaient de fond en comble le monastère, massacrant quelques-uns des moines, qui n'avaient pu comme les autres s'enfermer à temps dans la tour qui leur servait de refuge en semblables dangers, ni se dérober dans quelque autre cachette. Mais revenons à saint Hugues lui-même.
Il allait un jour au pays de Beauvais, se rendant sans doute au beau prieuré clunisien de Saint-Leu d'Esserent, situé en ce diocèse; il reçut l'hospitalité chez un seigneur nommé Albert de Gournai. La châtelaine s'associait aux soins que prenait son mari pour accueillir dignement un personnage aussi renommé que l'abbé de Cluny, lorsque celuici lui dit : « Noble dame, vous aurez un fils ; & il sera moine, « s'il plaît à Dieu. » L'événement justifia cette prédiftion ; l'enfant , dont nul ne prévoyait alors la naissance, vint au monde, reçut le nom de Landri, & devint un chevalier dont l'humeur semblait peu préparée à réaliser la prophétie du saint abbé Hugues. Celui-ci étant mort, son successeur revint en ce même pays, &, par un revirement inattendu, Landri s'attacha à lui, vint à Cluny, où il se fit moine; il y devint prêtre, & y vivait lorsque le moine Hugues écrivait pour tous les frères de l'abbaye l'histoire que nous retraçons. Assurément, c'est là un témoin que nul ne saurait récuser; d'autant moins que le biographe ne craint pas de dire toutes ses vérités au confrère dont il raconte la vocation.
Une autre fois c'était en Aquitaine, au diocèse de Limoges, en un lieu où s'élevait une église collégiale en l'honneur de
(i) BibL Cluniac. col. 1823. La lettre de Hildebert se rapporte a i loi ou