‹ Vie de Saint Hugues, abbé de Cluny, 1024-1109Chapitre 208 sur 322 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

noble baron avait été mal pansé; la plaie s'était refermée trop vite, & sans doute quelques débris de corps étrangers y étaient restés, de sorte que le blessé était depuis longtemps obligé de garder le lit, en proie à d'atroces douleurs. Son frère venait maintenant implorer pour lui la pitié de Tabbé de Cluny. Hugues, entendant sa requête, ne délibéra pas longtemps. 11 se fit apporter du pain qui était à son usage ; mais il prit la précaution de le bénir avant de le donner, désirant ainsi rejeter sur la bénédiftion sacerdotale les heureux eflfets que produirait ce pain, qu'il remit au prêtre Pierre. 11 y ajouta un petit éclat d'un morceau de bois qu'il tenait alors à la main (peut-être un de ces petits bâtonnets que le chambrier façonnait dans le lavoir du monastère, & qui étaient destinés à être fixés au parchemin des chartes de donation comme signe d'investiture) (i). Pierre s'en retourna joyeux, avec les petits présents de l'abbé de Cluny; arrivé chez son frère, il lui fit manger du pain qu'il apportait, & plaça réclat de bois sur la blessure. Ses désirs furent dépassés; on vit presque aussitôt le chevalier, tout à l'heure si malade, se lever de son lit; les douleurs avaient cessé. Quant à la blessure , elle était si bien guérie qu'il ne restait même plus trace de cicatrice.

Mais la prière du saint abbé opérait aussi des prodiges sans qu'il fût besoin de quelque signe sensible. C'est d'ailleurs le moyen que Notre-Seigneur indique à tout chrétien pour obtenir des merveilles de la puissance divine, au lieu qu'il n'a pas promis à tout homme, si parfait qu'il dût être, qu'une vertu s'attacherait aux objets qu'il aurait touchés. Nous avons vu déjà bien des exemples qui prouvent l'efficacité de la prière chez notre saint abbé ; nous ajoutons encore le suivant, parce qu'il mentionne plus expressément sa ferveur dans l'oblation du saint Sacrifice. Une femme était restée paralysée des deux mains & de la langue après des couches difficiles. Elle languissait péniblement en cet état,

(i) Ordo Cluniac, cap v. L'expression qu'emploie ici Rainald semble indiquer cela : « spineam ligneam rasihm, y>

lorsque, durant son sommeil, elle fût avertie de se rendre à une chapelle où elle trouverait Tabbé de Cluny, dont Tintercession auprès de Dieu lui serait utile. Elle ajouta foi à ce songe, alla vers la chapelle désignée, où elle rencontra en eflfet le saint, & chercha tous les moyens de le joindre. Ce ne devait pas être bien difficile, car nous savons comment il savait discerner les malheureux & leur témoigner sa charité. La pauvre infirme put donc être recommandée à ses prières; elle assista à la messe qu'il célébra , & durant ce temps recouvra la parole avec Tusage de ses mains.

En une circonstance toute diflférente , Hugues ne pria pas, & agit d'autorité. Car, dit saint Grégoire (1), « ceux dont « rame est unie à Dieu agissent des deux manières , selon « que la nécessité Texige ; tantôt ils font des miracles par la « prière, tantôt par leur seule puissance. » Hugues se trouvait à Altkirch, non loin de Bâle(2). Il fut accueilli par un comte nommé Louis & par sa femme nommée Sophie. La table avait été dressée dans un jardin ; mais voici que le ciel se couvre, & qu'apparaissent les signes précurseurs dun orage. Le tonnerre commence à gronder. On imagine l'agitation de la comtesse & des écuyers de service. Que vont devenir tous ces préparatifs combinés avec tant de soin? Comment mettre tout le service à couvert? L'orage va éclater, la pluie est près de tomber, on n'a pas le temps de préparer une nouvelle table; quel fâcheux contretemps! L'abbé de Cluny devine tout cela, il lit toutes ces pensées sur le visage inquiet de ses hôtes & dans les allures précipitées de ceux qui le servent. Pour lui c'est une bien petite affaire qu'un repas interrompu. Mais « la charité est bonne & bienveil- « lante, » a dit l'Apôtre (3) ; celle des saints ne dédaigne pas de s'intéresser aux petites inquiétudes de leurs amis, & n'attend pas, pour se manifester, les occasions solennelles où de graves intérêts sont en jeu. Hugues de Cluny se lève, &

(1) Dialog. lib. H, cap. xxx.

(2) Gilon, fol. 212 1*.

(3) I G>r. XIII, 4.

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