CHAPITRE XXU
trace en Talr le signe de la croix. Aussitôt le ciel s'éclaircit au-dessus du jardin où la table est servie; & tandis que tout autour la pluie tombe à torrents, les châtelains ont la joie de se voir préservés avec tout ce qu'ils ont préparé à grands frais pour leur hôte vénérable. On pense bien que leur respeft pour lui n'en fut pas diminué; par là, Dieu fut encore plus béni & glorifié dans le saint auquel il avait donné cette puissance.-
II arrivait pourtant que le pouvoir de l'abbé de Cluny ne se manifestait pas toujours d'une manière aussi miséricordieuse. Il y avait à Saint-Omer un chanoine du nom de Lambert, qui voulait venir embrasser la vie monastique à Cluny ; mais le prévôt du chapitre s'y opposa, & ne craignit pas de recourir aux mesures de violence contre Lambert, dont il fit saisir les biens, sans lui épargner à lui-même les voies de fait. Il comptait sans l'abbé Hugues. Une nuit, il voit apparaître un personnage à l'air grave & sévère, portant le bâton pastoral , & se disant l'abbé de Cluny. L'apparition réclame la liberté du chanoine, en appuyant ses revendications d'une correftion énergique & prolongée. Au matin, le prévôt se hâte de faire appeler Lambert ; &, tout froissé encore des coups qu'il a reçus , il lui expose humblement ce qui s'est passé, lui dépeint le personnage qui lui est apparu. Point de doute possible, c'était l'abbé de Cluny. Liberté entière est aussitôt rendue au chanoine, qui dispose de ses biens & va se ranger parmi les moines clunisiens. L'on ne saurait être étonné de voir le miséricordieux abbé se montrer ici sous un jour si diflférent de celui qui éclaire tout le reste de sa vie. En cette circonstance il agissait en esprit, & à la manière des purs esprits qui sont au service de Dieu , c'est à dire avec le sentiment & l'amour inflexible de la justice divine. Nous voyons, en l'Apocalypse, les bienheureux louer sans cesse dans leur chant d'adoration cette justice souveraine de Dieu, « dont les voies comme les jugements sont « justes & vraies (i). » De là vient que les Anges, dont nul
(i) Apoc. xv-xvi.
n'oserait suspefter Tamour pour les hommes, exécutent parfois avec une rigueur qui nous semble impitoyable les jugements que le Dieu juste autant que bon a dû enfin prononcer. Témoin Tange chargé de garder le Paradis contre les entreprises possibles de Thomme exilé; témoin encore ceux qui eurent mission de châtier Héliodore. Les hommes dont rame est intimement unie au Seigneur participent dès ce monde à cet amour souverain de la justice divine, qui leur difte parfois une conduite que le monde est prompt à taxer de dureté.
De tout cela il est aisé de conclure que l'abbé de Cluny avait atteint les sommets de la vie spirituelle. Depuis que nous le suivons, nous avons vu en lui le don d'oraison poussé jusqu'à la suspension des facultés physiques & au ravissement, le don des larmes, celui des guérisons, l'esprit de prophétie enfin sous ses diverses formes. Devait-il grandir encore? Dieu sembla le trouver mûr enfin pour le ciel & vouloir le reprendre à la terre. Un jour qu'il se trouvait sur la colline de Montmain, voisine de Cluny, dans la direftion du sud-est (ï), Hugues fut subitement frappé d'un mal que les biographes ne précisent pas, mais qui paraît avoir été une apoplexie. Les frères qui l'accompagnaient coururent chercher une litière, y déposèrent avec désolation le corps inanimé du patriarche, & le portèrent jusqu'à l'abbaye. L'alarme y était déjà donnée. Lorsqu'on y arriva, Hugues avait retrouvé sa connaissance. On le déposa au chapitre, où tous les moines accouraient en larmes, & entouraient la litière sur laquelle gisait leur père bien-aimé. Les intentions de la Providence paraissaient trop claires ; & tous redoutaient la catastrophe qui leur enlèverait celui qu'ils chérissaient. Lui les voyait désolés, mais ne pouvait leur parler ; il les entendait lui dire que le Seigneur ne pourrait refuser de le guérir,
(i) Gilon, fol. 213 r° : « In Monte medio, Cluniaco adjacente. » Hildebert a voulu arranger encore ici ce détail à sa manière , & faute de connaître suffisamment Cluny & ses environs , il a tout dénaturé ; il dit : « de medio montis qui Cluniaco adjacet, » ce qui n'a plus aucune signification.