CHAPITRE XXIII
de mettre à sa place la femme légitime du comte d'Anjou , Bertrade de Montfort, enlevée à son mari, au mépris de toutes les lois & de toute morale. L'indignation, générale en France, monta bientôt à son comble, lorsqu'on vit plusieurs évêques autoriser de leur présence la cérémonie du prétendu mariage que le roi contraftait avec Bertrade , & que Févêque de Senlis eut le courage de bénir. La majorité de Tépiscopat se taisait , tout en condamnant en secret la conduite scandaleuse du roi ; seul, Ives de Chartres éleva des protestations vigoureuses , qu'il paya de sa liberté durant quelque temps . Le bienheureux Pape Urbain II intervint par ses lettres adressées aux métropolitains des provinces ecclésiastiques de France, mais sans réussir à leur faire rompre leur mutisme. 11 pressa alors son légat Hugues de Lyon de tenir des conciles, pour condamner le prince qui résistait aux avertissements du Pontife souverain. Mais Hugues avait vieilli ; jadis sa nature ardente lui avait fait parfois dépasser le but ; maintenant il avait peine à se mettre à l'œuvre. Tant il est vrai que la force qui vient du Saint Esprit est nécessaire à F homme pour l'accomplissement des œuvres de Dieu ; l'aftivité seule de la nature n'y saurait suffire. Par bonheur, Hugues de Lyon trouva auprès de lui un soutien ferme & solide, dont la force ne défaillait pas, parce qu'elle était surnaturelle. C'était Hugues de Cluny.
Dans les premiers jours de 1094, l'archevêque de Lyon arrivait à l'abbaye, amenant avec lui l'évêque élu d'Arras; le bienheureux Urbain II voulait relever le siège de saint Vaast, maii rencontrait l'opposition de Henri IV, le roi excommunié. De son côté, Philippe I", maintenant lancé sur la pente des mêmes désordres, donnait la main à tout ce que faisaient les tenants de Henri pour s'opposer à l'afte de juridiftion du Souverain Pontife sur cette question. 11 s'agissait en effet de détacher Arras du diocèse de Cambrai , qui dépendait de la couronne germanique. Philippe n'avait cure de l'intérêt que cette mesure pouvait offrir à son royaume ; le vice l'aveuglait. Lambert, évêque élu d'Arras, ne pouvant obtenir la consécration épiscopale, allait à Rome; mais, à son passage
à Dijon, Hugues de Lyon l'avait rejoint pour l'amener à Cluny. Ne fallait-il pas que le saint abbé Hugues eût aussi quelque part en cette grave & importante cause ? La Providence semblait vouloir que rien de grand ne se fît en France sans que Tabbé de Cluny eût à s'en occuper en quelque mesure (i). Dans les entretiens qu'il eut avec le légat, Hugues de Cluny le pressa de toutes manières de retrouver son ancienne énergie au service du Saint-Siège. Le danger était grand ; la coalition possible entre Henri de Germanie & Philippe de France commençait à se dessiner. Il fallait agir, vigoureusement & promptement. Sur ce point, les encouragements de l'abbé de Cluny se rencontraient avec ceux qu'lves de Chartres adressait de son côté à l'archevêque de Lyon. Enfin, dans le courant de l'été (2), celui-ci se décida, & lança les lettres de convocation pour un concile, qu'il indiquait pour le mois d'oÊtobre, à Autun. Philippe V^ de France essaya de parer le coup qu'il redoutait, en envoyant à Rome une ambassade chargée d'un message trompeur; la reine Berthe venait de mourir, & son indigne époux espérait tirer parti de cette circonstance au profit de sa passion. Mais Ives de Chartres veillait encore, & mit le Pape au courant de l'intrigue. Le concile d'Autun se réunit donc; trente-deux évêques y assistèrent, avec beaucoup d'abbés, parmi lesquels nous distinguons celui de Cluny. La sentence conciliaire frappa juste & s'étendit à tous les coupables. L'excommunication fut renouvelée contre Henri de Germanie, l'antipape Guibert, & leurs complices ; preuve évidente que la cause du prince allemand paraissait aux yeux des pères devenir solidaire de celle du roi de France ; car c'était pour juger celle-ci
(i) C'est vraisemblablement durant ce séjour à Cluny que Tarchevéque de Lyon fut à Marcigny & qu'eut lieu le miracle de l'incendie que nous avons précédemment raconté (pag. 1 18).
(2) La lettre qui nous fait connaître ces détails est adressée par l'archevêque de Lyon à Lambert d'Arras, établi enfin sur son siège. Or Lambert prit possession à la fin de mai ; le concile d'Autun est convoqué pour les ides d'odobre. La détermination du légat fut donc prise durant l'été. — V. Baluzc, MisceU. t. VI, p. 421.