‹ Vie de Saint Hugues, abbé de Cluny, 1024-1109Chapitre 22 sur 322 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Adélaïde, de l'empereur Henri III, qui trouvaient dans cet « archange des moines » un ami dévoué, un conseiller fidèle, un consolateur plein de lumières & de charité. Rome, dit son biographe, Rome elle-même était fière de le posséder, lorqu'il allait visiter le tombeau des saints Apôtres. Odilon réalisait en lui-même la promesse du Sauveur : « Bienheureux « ceux qui sont doux, parce qu'ils posséderont la terre. » Il avait, à force de travaux & de peines, fait accepter par les puissants du monde l'institution de la Trêve-Dieu, qui avait pour but de mettre des bornes aux pillages & aux désordres de tous genres qu'entraînaient les guerres féodales. Quatre jours par semaine les chevaliers devaient suspendre les hostilités. Durant tout le XI* siècle, on compte en France quatre-vingts conciles ( 1 ) dans lesquels les évêques & les abbés s'attachèrent à multiplier les prescriptions pour faire observer & propager la Trêve-Dieu, dont Odilon de Cluny avait donné le premier signal.

Tel était l'abbé que le jeune Hugues de Semur vint trouver. Depuis son enfance il en avait certainement entendu bien des fois prononcer le nom avec respeft; & de son côté Odilon connaissait bien sûr aussi le comte Dalmace & les deux nobles familles dont le sang coulait dans les veines de cet adolescent. Au récit que lui fit celui-ci, l'abbé de Cluny dut se rappeler involontairement l'histoire de saint Benoît lui-même. 11 y avait en effet plus d'une analogie entre la vocation du saint Patriarche & celle de ce jeune seigneur qui demandait à devenir son disciple. L'un & l'autre issus de noble race, ayant devant eux les perspectives d'un brillant avenir, avaient commencé l'étude des sciences humaines, qui devaient les conduire à la grandeur telle que le monde la peut donner. Mais dès leurs premiers pas dans cette voie, la science divine avait pénétré leur cœur; & le disciple comme le maître avait fui les bords du précipice dans lequel tant d'autres se perdaient sous ses yeux.

Bien assuré que les désirs du nouveau venu étaient vrai-

(1) Hist. Uttèraire de la France, t. VlI, p. 8

ment inspirés de Dieu, le saint abbé laissa passer quelques jours durant lesquels Hugues dut rester à Thospice du monastère. Le mouvement qui régnait en cette maison de la charité, où les pauvres étaient reçus en même temps que les barons & les têtes couronnées avec leur suite, ne pouvait distraire une âme qui aspirait vers Dieu de toutes ses forces. Elle avait entendu son appel & « marchait à sa « voix. Pleine d'une crainte respectueuse & filiale, cette jeune « âme n'avait qu'un désir, voir la face du Seigneur, & le sup- « pliait de ne la pas repousser, mais d'agir encore avec elle « ainsi qu'il l'avait fait jusqu'alors, dans sa douceur & dans la « richesse de ses miséricordes(i). » Le jour fut enfin fixé. Au matin, Hugues de Semur fut introduit par le frère hospitalier dans le chapitre, où saint Odilon présidait à cent moines, ses enfants, réunis autour de son siège abbatial (2). Le jeune homme se prosterna devant lui.

— Que demandes-tu? lui dit le saint abbé.

— La miséricorde de Dieu, votre pitié, & votre confraternité.

— Que Dieu te fasse entrer en la société de ses élus. Hugues se releva, & alors l'abbé de Cluny, pour obéir

au précepte du saint Patriarche Benoît, représenta vivement au jeune seigneur agenouillé à ses pieds quelles difficultés il allait rencontrer dans la voie qu'il voulait suivre. II lui dit combien est rude le chemin qui mène à Dieu, l'avertit qu'en se mettant sous le joug de la règle monastique, il devait s'attendre à ce qu'on lui en demandât l'accomplissement strift & entier; que toute négligence ou toute révolte contre elle serait sévèrement punie. « Je te demande donc, dit-il en « terminant, je te demande donc de dire devant tous les « frères ici réunis quelles pensées t'inspirent ces dures « conditions?

— Avec la grâce de Dieu, répondit Hugues, j'ai la confiance de pouvoir obéir jusqu'à la mort.

(i) Dan. ni. 41, 42.

(2) Bernard! Ordo Cluniacensà, cap. xv.

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