CHAPITRE II
— Que le Seigneur daigne donc parfaire en toi ce que tu promets, afin que tu puisses mériter la vie éternelle.
Hugues, s'étant de nouveau prosterné, sortit ensuite avec le maître des novices; mais un des plus anciens frères, poussé par l'Esprit Saint, dit alors en présence de tous : « Heureux Cluny ! tu viens de recevoir un trésor plus pré- « cieux que tous les trésors du monde ! » Hugues cependant ne l'entendit point. Il traversait alors les galeries du cloître; & on le conduisait devant un des autels de l'église, où il resta en prière.
Cependant les frères sortirent du chapitre, & bientôt les cloches annoncèrent la Messe conventuelle. Après les Heures chantées au chœur, un des enfants élevés sous l'habit monastique entonna des litanies brèves qui se disaient ordinairement avant la Messe; on les faisait suivre de diverses oraisons, dont l'une était chantée pour certains princes, envers lesquels Cluny avait des devoirs spéciaux de reconnaissance, une autre pour les évêques & les abbés, une troisième pour la paix, une quatrième pour les familiers de l'abbaye, & souvent d'autres encore pour des besoins particuliers du monastère (i). Ces litanies terminées, la Messe commença, & après l'introït, le maître des novices vint chercher le jeune postulant & l'amena au chœur. Devant un degré qui donnait accès au sanctuaire, Hugues prit place sur un siège, le visage tourné vers l'autel. L'abbé Odilon s'avança alors vers lui, & tourné aussi vers Tautel, chanta deux oraisons, après lesquelles le chœur entonna l'antienne & le psaume qui servent encore aujourd'hui pour la cérémonie de la tonsure (2). Et pendant ce
(1) Ordo Cluniacensù, cap. xli.
(2) Ihid. cap. Lix. — Il ne peut y avoir de doute sur le sens de cette cérémonie, qui comprenait véritablement la tonsure monastique, laquelle consistait seulement à couper la chevelure, puis la tonsure cléricale ; le texte de VOrdo est formel ; il dit en effet au chapitre Lix : « Finito capitulo, possunt qui deri «I £unî radi ; qui vero laici, prasstolantur benedié^ionem coronarum sua- << rum. » Au chap. xv : « Finito capitulo, si clerici fuerint, ducit eos prias « rasos magister novitiorum ad mutandum vestimentum. » Ainsi pour les
temps, Odilon de Mercœur coupa les cheveux & donna la couronne cléricale à cet héritier des comtes de Semur ; c'était un saint qui ouvrait à un autre saint ia porte du Sanftuaire.
clercs, il n'y avait pas de cérémonie à l'église, bien que cepKndant ils n'eussent pas reçu la tonsure monastique, c'est â dire qu'ils pussent encore n'avoir pas les cheveux ras. L'Ordo continue : « Si vero laici, prxstolantur « introitum Missie propter coronarum benediflionem. r Or nous allons voir tout à l'heure que les moines ne portaient pas généralement â cette époque la couronne à la façon des Frères mineurs ni des Frères prêcheurs; il ne peut donc s'agir ici que de la couronne cléricale. Lorsqu'il s'agit des frères convers ou frères lais {de populari professione), l'Ordo ne parle pas de couronne, mais seulement de leur couper la barbe & les cheveux, barba &■ coma benedicenda {cap. xiv). L'Ordo d'Hirschau est plus explicite encore, il dit : « Abscissa coma, coronatur, » distinguant parfaitement les deux espèces de tonsure. Et cet Ordo était fils de celui de Guny. Enfin cette cérémonie avait lieu après l'Introït, comme aujourd'hui pour la collation de la tonsure au samedi Sitienta, d'après le Pontifical romain ; on y chantait de même l'antienne & le psaume qui accompagnent encore cette collation. L'analogie est trop complète pour n'avoir pas la valeur d'une preuve. H faut en tirer alors cette conclusion que, si les moines n'étaient pas encore tenus par l'Ëglise à être capables d'arriver au sacerdoce, ils étaient au moins faits clercs dès leur entrée au monastère. A cette époque les abbés pouvaient tous conférer la tonsure cléricale à ceux qu'ils recevaient parmi leurs moines : c'est ce que dit le concile de Poitiers de 1 109, can. 10 : « Nullus prxter episcopum coronas benedicere prxsumat, pneterab- « bâtes, qui illis tantummodo coronas faciunt quos sub Régula S. Bene- « di^i militaturos susceperint. » En beaucoup d'endroits même, au Xl° siècle, le simple prêtre avait ce pouvoir en l'absence de l'évêque. En ce qui concerne Cluny, les droits de son abbé s'étendirent plus bin en cette matière, à une époque postérieure, & le bienheureux Urbain V accorda le privilège de donner la tonsure cléricale aux étudiants de Quny ou des ses prieurés, pouvu qu'ils fussent originaires de ces localités.
Quant à la tonsure monastique, nous avons dit qu'alors on ne pouvait la désigner généralement par le terme de couronne. Les manuscrits sont là pour le prouver. La bibliothèque de Solesmes possède un ms. de S. Gall du XI* siècle, dont une enluminure représente les moines avec la seule tonsure cléricale. La bibliothèque d'Amiens possède de même des mss. des XIll' & XIV* siècles pleinement d'accord avec le précédent sur ce point ; Sl dans cette même bibliothèque se trouve au XIV» siècle la figure d'un clerc séculier qui ne porte pas une couronne différente de celle des moines. Ainsi nous étions fondés à dire que par le mot corona, l'Ordo de Quny ne peut désigner autre chose que la couronne cléricale, aujourd'hui appelée communément tonsure. Elle était seulement un peu plus large pour les moines.