CHAPITRE XXIV 4 1 I
session de Saint-Pierre de Cluny après sa mort. Cet exemple prouve beaucoup moins qu'on ne le croit. Voici pourquoi. Robert avait un fils nommé Bernard ; & il était venu demander à Tabbé Hugues de recevoir cet enfant, encore en bas âge, pour en faire un moine (i). Hugues avait accueilli cette demande ; en sorte que, au jour où il cédait quatre serfs à ce même Robert, il ne pouvait prévoir à qui en reviendrait la propriété après la mort de leur nouveau maître. Dans leur intérêt il spécifiait donc qu'elle reviendrait alors à Cluny; mais cela ne voulait pas dire qu'il fût ennemi de Tafifranchissement à aucun point de vue. Revenons à ce même enfant. En le recevant, Hugues dit que Robert Cornu est un serviteur qui lui appartient en propre : nostrum proprium famulum. Quelques années plus tard, ce famulus deviendra capable d'acquérir à son tour des serfs destinés à servir sous ses ordres. Mais sa condition présente n'est point un obstacle à la réception de son fils. Cet enfant recevra donc l'habit monastique, & sera placé sous la conduite du doyen de Bczornai (2), qui fera soigneusement son éducation, le vêtira & nourrira pendant dix ans. Mais alors, l'enfant ne fera profession qu'autant qu'il le voudra bien , & restera en cette situation jusqu'au jour où, pouvant disposer de lui-même, il demandera son admission. Ainsi, selon le précepte de saint Benoît (3), Hugues met sur le pied d'égalité, au regard de la profession monastique, « celui qui vient de la condition ser- « vile & celui qui est de race libre. » Le précepte tout évangélique du saint Patriarche contribuait donc pour sa part à résoudre la grande question de l'esclavage, que l'antiquité avait léguée au moyen-âge.
Avec de pareils principes, l'on conçoit que les aflfranchissements par les moines fussent beaucoup plus nombreux & rapides que ne le donneraient à croire certains historiens
(i) La charte qui atteste le fait est donnée comme étant de Tan 1090 environ, c'est à dire qu'elle ne paraît pas postérieure à l'aâe relatif aux quatre serfs. — V. Anaîedajuris Pontificii, 1869, t. V, W p., col. 274.
(2) Au nord-ouest de Guny.
(3) ^^' ^* Bened. cap. 11.
d'ailleurs très autorisés. Les libertés accordées par Urbain H au ban de Cluny aidèrent puissamment ces dispositions favorables. Du moment que, dans les limites de ce ban, était défendue toute mainmise sur un homme qui n'était pas né serf sur ces terres mêmes, il s'ensuivait que tout étranger qui viendrait y habiter sans que sa condition de serf pût être constatée, en était citoyen, & ne pouvait rien craindre ni pour lui ni pour ses biens, sinon en vertu d'un jugement en bonne forme. Mais quand ditwtndWrW paroissien, ce qui semble être à Cluny synonyme de bourgeois? La question se posa très promptement, on le comprend ; & c'est évidemment aux quinze années écoulées depuis l'afte d'Urbain II jusqu'à la mort de saint Hugues qu'il faut en rapporter la solution. Un an & un jour d'habitation sur le domaine de Cluny furent déclarés suffisants à donner le droit dont nous parlons ; « l'église tenait alors l'habitant pour paroissien. » On dirait que le seigneur abbé s'était inspiré en cela de ce qu'il faisait pour ses moines mêmes.
Mais il pouvait arriver que ce nouveau venu fût un serf dont la condition n'eût pas été connue ; après le délai d'un an & un jour, les réclamations pouvaient encore se produire contre lui. 11 est déclaré qu'en ce cas « l'église » doit prendre sa défense. En vertu de l'afte pontifical, on ne peut rien chez elle sans qu'elle ait reconnu au préalable le bien fondé de la réclamation. Nous savons qu'en pareil cas Hugues & ses moines n'épargnaient ni l'argent ni la peine. Une charte de II 03 nous en donne la preuve (i). 11 y avait à la Priale(2), métairie qui dépendait de Cluny dans les limites du ban, des hommes qui étaient serfs des seigneurs de Brancion & de Sennecey, avec lesquels l'abbaye eut bien souvent des différends à régler. Ces deux seigneurs désirèrent cependant reposer dans le cimetière de Cluny ; c'était une faveur qui devait leur donner après leur mort part aux mérites des priè-
(i) Colleélion Moreau, t. XLI, p. 125.
(2) « Villa Privilinguis », tout près de Jalogny, à l'ouest de Quny.