CHAPITRE XXV 42 I
Le grand intérêt de cet imposant concile devait être la prédication de l'expédition en Terre-Sainte. De Plaisance, la parole pontificale avait déjà retenti en deçà des monts; & Pierre l'Ermite s'en était fait partout l'écho puissant. On savait que le bienheureux Pontife allait parler encore ; & la foi amenait à ses pieds les chevaliers comme les évêques. Urbain II parla en effet, à plusieurs reprises, semble-t-il. Le cri de la foi lui répondit. Heureux les siècles qui agissent & s'émeuvent parce que « Dieu le veut » ! A cette acclamation qui de Clermont se répand & se répercute jusqu'au delà des Pyrénées & du Rhin, reconnaissons le chemin parcouru, le terrain gagné par l'Eglise, depuis dix ans que saint Grégoire Vil s'est immolé au plus sacré des devoirs. C'est aujourd'hui la volonté de Dieu, exprimée par le chef visible de l'Eglise, qui fait loi jusqu'à ébranler une nation entière. Le souverain perdu de vices ne compte plus ; l'Eglise entraîne tout après elle ; honte à lui seulement s'il reste seul comme une triste épave abandonnée par le flot.
D'autres preuves de cette viftoire achevèrent de la dessiner en ce concile de Clermont. Et ici, nous avons la satisfaction de pouvoir toucher du doigt les fruits de l'influence monastique, dont nous avons suivi les progrès. En effet, les questions de discipline ecclésiastique furent traitées au concile, & quinze canons au moins furent promulgués. Outre la condamnation, déjà tant de fois répétée, des investitures laïques & des désordres dont elles étaient la source dans le clergé, nous trouvons un canon qui résume tout ce que Cluny en particulier avait fait pour assurer dans sa sphère la liberté de l'Eglise : défense est feite aux laïques de posséder à l'avenir « des autels », c'est à dire des églises considérées indépendamment de leurs propriétés territoriales (i). C'était là certainement un principe qui n'était pas nouveau dans l'Eglise. Mais trois siècles de guerres, d'invasions, & de révolutions l'avaient obscurci dans l'esprit des peuples. Nous avons vu l'ordre monastique, & surtout Cluny, travailler de
(i) V. Labbe, ConcîL t. X, col. 578, not. ad can. vu concii. Claromontani.
tous côtés à en maintenir la vigueur & à en procurer l'application. Pour Hugues & ses disciples, la parole du concile de Clermont était la consécration donnée à leur œuvre.
Un autre canon vint mieux éclairer encore cette situation. Il prescrivait que désormais les monastères & les collégiales rie pourraient plus recevoir d'églises sans Tavis des évêques. Il s'agissait là de ces églises où les moines ne résidaient pas, mais déléguaient un prêtre, le plus souvent séculier, qui, sous leur dépendance & en leur nom, administrait les intérêts spirituels de la population, & recevait des moines ce qui était nécessaire à son entretien. Le canon conciliaire disposait que, à la mort des chapelains actuellement en fonctions , ces églises reviendraient aux évêques, à moins que ceux<i ne les confirmassent par afte authentique en la possession des moines ou des chanoines. De plus, toute acquisition de ce genre était interdite à l'avenir à ces mêmes corps réguliers (i). Cette disposition, qui prit place plus tard au Corps du droit, signifiait que maintenant l'Eglise voyait sa liberté assez assurée pour que le ministère d'affranchissement accompli par Tordre monastique ne fût plus nécessaire au moins dans une mesure aussi large. Les Pontifes romains avaient opéré dans le sein de la hiérarchie sacrée un travail d'assainissement qui l'avait fortifiée. D'autre part, le peuple fidèle avait recouvré la notion du respeft qu'il devait à la liberté de l'Eglise. Sur ces deux points, l'ordre monastique avait été l'auxiliaire sûr & puissant de la Papauté. Maintenant l'œuvre était faite, & il était temps que l'épiscopat reprît pleinement en mains la garde de la cité de Dieu. Les pasteurs réclamaient le soin de pourvoir au salut de leurs troupeaux. Ils n'entendaient point interdire à l'ordre monastique l'extension territoriale, qui lui était nécessaire comme le sol à l'arbre qui grandit. Mais il fallait que les églises, comme lieux de sanctification pour le peuple de Dieu, fussent désormais pourvues de prêtres par les évêques, ceux-ci étant chargés, par institution divine, de choisir pour les brebis du Seigneur
(i) V. Labbe, ConciU t. X, coll. 507 & 509.