CHAPITRE II
Le seigneur abbé chanta ensuite une troisième oraison, puis embrassa son jeune novice, qui sortit du chœur sous la conduite du frère Maître pour aller revêtir \tJloccus ou tunique monastique (i). Il reparut bientôt & fut adjoint aux autres novices, qui occupaient une place à part, dans la partie du choeur la plus proche de la nef (2).
En voyant entrer ce novice de quatorze ans, Ton se rappelle involontairement les paroles du Prophète : « II est bon à « l'homme de porter le joug du Seigneur dès les jours de « son adolescence (3). » En effet Téleftion divine porte un cachet particulier lorsqu'elle se déclare de bonne heure. Évidemment il y a alors plus d'amour dans Celui qui appelle; d'autre part les années seront plus longues au service du Seigneur, & Dieu retirera de son œuvre plus de gloire & d'avantages (4). Hugues en sera yne preuve durant sa longue vie. L'œuvre de sa perfection était commencée depuis des années déjà, quoiqu'il fût bien jeune; mais Dieu voulait qu'il le servît longtemps, & il fallait qu'il fût bientôt prêt à remplir la mission qui lui était destinée. Le jeune homme se trouvait maintenant dans le milieu qui convenait à son âme, & elle allait s'y épanouir. Que de fois les comparaisons qui se présentaient entre son nouvel état & celui qui eût été le sien au château paternel durent faire jaillir de son cœur des élans de reconnaissance I Si les analogies entre ces deux états étaient nombreuses, combien plus nobles étaient ses fondions aftuelles par le but auquel toutes se rapportaient I Au château de Semur, ou bien en quelque autre où son père l'aurait envoyé, Hugues serait aujourd'hui écuyer. Il servirait son seigneur dans ses campagnes sans porter le haubert ni le heaume (5). A Cluny, en sa condition de novice, Hugues n'a
(1) Ltftoccus était pour les moines de Cluny une sorte de tunique ou de sayon long pourvu d'un capuchon. C'est du mot floccm que nous avons fait le mot froc.
(2) Ordo Cluniacensis, cap. xv.
(3) Thren. m, 27.
(4) Paroles prononcées par Dom Guéranger, lors de la véture d'un jeune postulant à Solesmes, en la fête de saint Hugues.
(^) La CbroàUrie, p. 198 & suiv.
pas non plus le droit de porter le vêtement du moine profès; & s'il en a le capuce dès maintenant, c'est par tolérance; avant sa profession il lui sera enlevé. Mais du moins la chevalerie dont il fait maintenant l'apprentissage est autrement noble que celle du siècle, puisqu'elle est de Tordre spirituel, & celui qu'il sert est le Seigneur des seigneurs, le Christ Roi. Au château, l'écuyer aurait eu le soin du destrier de son maître, il aurait eu à nettoyer ses armes; au monastère le moine a la charge très douce & très honorable de laver les pieds des pauvres. Au château il eût dressé la table, & servi les convives de son seigneur; au monastère il porte l'encens ou les flambeaux durant le Saint Sacrifice de l'autel, & il est chargé de trier soigneusement les grains de froment qui composeront le pain eucharistique. Vraiment « son sort est beau, & magnifique l'héritage que le « Seigneur lui donne (i) » en échange de l'héritage paternel. 11 ne doit pas franchir les limites de cet heureux cloître qui le sépare du monde, & lui assure la paix, durant cette année où l'âme s'ouvre toute grande aux influences divines. L'infériorité du novice à l'égard des moines profès s'accuse dans tous les détails de l'observance, depuis le chapitre, où il n'entre que pour y recevoir la nourriture spirituelle avec les exemples de la charité fraternelle, jusqu'à la cuisine^ où il remplit aussi quelques petits offices. Mais il n'y a rien là qui rétonne ; d'abord parce qu'il est venu au monastère pour se faire petit ; & puis parce que telle eût été aussi sa situation dans les châteaux des barons du siècle. Mais là il n'eût pas trouvé les eaux vives (2) dont la source lui est maintenant ouverte. C'est donc avec bonheur qu'il profite de toutes ces observances qui satisfont l'attrait qui le pousse dès longtemps vers Dieu ; & docile aux enseignements du maître des novices, qui ne quitte jamais ses enfants, il s'exerce vaillamment en se rappelant le proverbe : « Le bon « écuyer fait le bon chevalier. »
(1) Ps. XV, 6.
(2) Ps. XXII, 2.