‹ Vie de Saint Hugues, abbé de Cluny, 1024-1109Chapitre 236 sur 322 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

viendrait chercher au milieu d'eux une vie plus parfaite & plus appropriée aux besoins de son âme.

Tant de privilèges enfin étaient mis sous la sauvegarde du principe qui avait fait depuis deux siècles la force de Cluny, le principe de la liberté absolue dans Téleftion de Tabbé du monastère. Urbain II le sanctionnait à nouveau , afin que les faveurs extraordinaires accordées à la grande abbaye ne pussent jamais se trouver confiées à des mains indignes, capables de faire une arme de guerre de ce qui devait n'être qu'un instrument de salut.

Il n'est pas trop surprenant que des faveurs aussi étendues accordées à un corps monastique déjà puissant aient suscité des jalousies. Celles qui s'étaient fait jour dès l'instant où nous les avons signalées, accueillirent avec plus de violence encore les nouveaux privilèges pontificaux. La question des autels & des dîmes souleva des résistances assez vives dans le corps épiscopal, d'ailleurs partagé sur ce point, comme en témoignent les lettres du grand évêque Ives de Chartres. Pendant que Cluny était honoré de l'amitié de cet illustre prélat, & de bien d'autres encore , pendant que des évêques venaioit chercher dans son cloître la paix & la sanctification loin des affiures & du monde, il s'en trouvait d'autres pour s'opposer à Texécution des sentences pontificales. Trois mois après la bulle que nous venons de citer, Hugues de Cluny en recevait une seconde ^ où les agissements de ces évêques étaient qualifiés avec une rigueur de termes dont le Siège apostolique seul pouvait user. L'afte pontifical confirmait d'ailleurs brièvement, mais expressément, tous les privilèges que la bulle précédente avait énumérés.

De si grands bienfaits ne pouvaient rester sans un témoignage de la reconnaissance que les Clunisiens devaient au Pontife souverain ; ne pouvait-on pas dire de lui avec l'Ecriture : « Voici celui qui a aimé ses frères (i) »? Aussi le seigneur abbé rendit-il une ordonnance, pour régler que, durant la vie du Pape régnant, mémoire toute spéciale serait

(1) II Machab. xv, 14.

faite de lui à la messe conventuelle chaque jour ; & qu'après sa mort, son anniversaire serait chaque année célébré comme celui des abbés de Cluny, au son de toutes les cloches, avec office plénier, messe , & repas donné à douze pauvres ; sans parler de ce qui devrait être fait en outre, comme messes, office, & aumônes, pour Tâme d'Urbain II en sa qualité de moine profès de Cluny (i).

Mais le lefteur se demande sans doute si les Clunisiens, tout absorbés dans leurs propres affaires, n'avaient pas tressailli en entendant le grand mot qu'Urbain II avait mis dans toutes les bouches, celui de la croisade. Hâtons-nous de le détromper. Nos moines ne restaient pas indifférents au grand mouvement qui ébranlait la France. Tous les monastères voyaient alors les barons frapper à leurs portes. En un moment si grave, à la veille de partir pour une expédition lointaine, le cœur des preux cherchait ailleurs que dans de vaines bravades la force dont il avait besoin. Que de sentiments bien légitimes, & de l'ordre le plus délicat, se pressaient dans ces nobles cœurs ! Ils allaient abandonner des êtres chéris, sur le sort desquels ils ne pouvaient être sans inquiétude. Leur château même, qu'ils aimaient comme le résumé des souvenirs de la famille & des aïeux, comme le témoin de maints hauts faits glorieux : qu'allait-il devenir? L'Église, sans doute, par la voix du Souverain Pontife, avait mis sous la garde des plus redoutables anathèmes tout ce que le chevalier croisé quittait ainsi pour l'amour de Dieu. Mais celuici sentait qu'il lui fallait recourir aux protecteurs célestes pour achever de rassurer son âme ; & dans ces heures d'angoisses, il venait trouver ses moines. Peut-être bien leur avait-il jadis causé quelque tribulation; mais le bruit des armes a la vertu de dissiper les mille petites querelles qui trompent souvent une oisiveté funeste. Puis, l'heure était solennelle & faisait la lumière dans ces âmes pleine^ de foi ; les barons venaient donc vers ceux dont ils ne pouvaient mettre en doute la charité. Fratcr in angustiis comprobatur,

(i) Baluzc. Miscelh t. VI, p. 475.

Page 1