CHAPITRE XXVI
dît le Livre saint (i); c'est aux heures d'angoisses que les cœurs vraiment fraternels se dévoilent. Les chevaliers savaient donc d'avance trouver des appuis dans les cénobites, dont plus d'un d'ailleurs avait de bonnes raisons pour être à même de mesurer la grandeur de ce dévouement & de ces sacrifices. Ils s'assuraient par des bienfaits ou des réparations les prières des religieux & la proteftion des chevaliers célestes. Cluny lui aussi vit tout cela, & eut sa part dans ces échanges inspirés par la foi (2).
Il est encore une autre sorte de ministère que les croisés vinrent demander aux moines; c'est celui de chapelains durant l'expédition. Les nobles seigneurs voulaient, pendant leur longue route & au milieu des dangers de la guerre, continuer à voir l'office divin chanté comme ils avaient accoutumé de le voir au pays de France. Aux yeux de ces vrais chrétiens, c'était la sauvegarde de l'armée, comme aussi la promesse pour chacun de ne point mourir sans être en paix avec Dieu. Mais sous ce rapport, dit la chronique, les croisés n'étaient pas à court ; ils n'avaient plutôt que l'embarras du choix. En effet, bon nombre de moines, d'ermites même, voire de reclus, n'avaient pu résister à l'attrait que devait exercer le nom de Jérusalem sur eux plus que sur personne. Seulement, les meilleurs sentiments deviennent nuisibles lorsqu'ils poussent hors de la voie & du rang où chacun doit marcher dans l'Eglise de Dieu. Beaucoup avaient obtenu l'autorisation de leurs abbés pour se joindre aux croisés ; mais plus nombreux encore étaient ceux qui en cela n'obéissaient à autre chose qu'à leur propre dévotion. Hugues de Cluny eut la main assez ferme pour prévenir ce désordre parmi les siens. A coup sûr, il n'était pas l'ennemi de la croisade ; il ne la voyait pas non plus d'un oeil indifférent,
(i) Prov. XVII, 17.
(2)j4âaSS. O. S, B. saec. vi, p. u, p. 215. — Bibl. Nat., n° 2163, fonds latin nouv. acq., n'' 8. — M. Delisle pense que ce pourrait être la minute de Taéle ; il y a en effet des ratures & des additions qui rendent cette supposition probable. 11 semble, à lire cette charte, qu'on assiste à la délibération dans le chapitre de Cluny.
lui qui était passé en Espagne au moins une fois pour préparer les voies à une expédition de ce genre. Même son neveu, le duc Eudes de Bourgogne, était de ceux qui devaient partir à la tête d'une véritable armée, de ceux aussi , hélas ! qui ne devaient plus revoir la douce France. L'abbé de Cluny devait vivre assez pour apprendre sa mort, survenue à Tarse en Cilicie, à la suite des blessures reçues dans le désastre de Ramleh. Hugues ne pouvait donc songer à refroidir le zèle de personne pour l'expédition sainte. Mais il entendait que chacun y conservât son rôle, & que ses moines demeurassent avant tout fidèles à leur état.
Il eut bientôt la bonne fortune de trouver pour eux une occasion de concourir selon leur vocation à la grande & sainte entreprise. Ce fut Godefroy de Bouillon lui-même qui voulut emmener avec lui des Clunisiens. Nous apprenons en effet par Guillaume de Tyr(i) que l'illustre chef de la croisade choisit dans les monastères « des moines bien « réguliers, pleins de religion, & connus pour la sainteté de « leur vie. Durant tout le pèlerinage, ces religieux s'acquit- « tèrent des fondions sacrées, aux heures de nuit comme « de jour, en la manière prescrite par l'Eglise. Et après le « triomphe , le baron du saint Sépulcbre les établit, sur leur « demande, en la vallée de Josaphat. » Ce dernier détail nous prouve que les moines dont parle l'historien étaient bien des Clunisiens ; car l'abbaye de Notre-Dame de Josaphat fut certainement dès son origine un monastère clunisien, & son premier abbé fut moine de Cluny même. Cette remarque a échappé aux historiens qui ont écrit avant nous sur ce sujet ; mais nous ne pouvons consentir à frustrer saint Hugues & ses fils du témoignage que leur rend l'estime de Godefroy de Bouillon.
Durant tout le voyage, la régularité des chapelains du duc de Lorraine édifia les chevaliers & barons qui en furent témoins; Guillaume de Tyr vient de nous dire en peu de mots quelle fut leur vie pendant ce temps ; & nous devons
(i) Lib. IX, cap. ix.