‹ Vie de Saint Hugues, abbé de Cluny, 1024-1109Chapitre 25 sur 322 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Ce n'est pas cependant que la nature ne réclame; si vraie que soit sa bonté native, si grandes que soient les grâces du baptême, les racines mauvaises du péché d'origine sont encore là, & c'est la part de la volonté humaine de travailler à les extirper. Le sang des comtes bouillonne par instants dans les veines du novice ; mais c'est là encore une conduite providentielle de Dieu sur cette âme. Si l'orgueil n'eût pas alors livré ses combats, il l'eût fait plus tard, c'est à dire en un temps où le moine, parvenu à une haute situation, se fût troi^é dans le plus grand danger de succomber. D'ailleurs pour occuper cette situation & y faire l'œuvre du Seigneur, il fallait que l'élu de Dieu fût vide de lui-même. De là ces combats permis par la Providence dès le début de la carrière. Mais un fils de vieille race sait toujours, quand il le veut, agir généreusement avec Dieu. Hugues est de la lignée des forts, & sans marchander les eflforts magnanimes il dompte la superbe. Le voilà qui s'attache à la recherche des deux vertus fondamentales que recommande la Règle bénédiftine, à savoir l'obéissance fondée sur l'humilité. C'est la voie que le bienheureux Père saint Benoît montre à ses fils comme l'échelle mystérieuse qui pénètre le ciel. Hugues concentre tous ses efforts pour la gravir; & avec tant d'énergie, que bientôt il sent toute voie aplanie pour lui dans la recherche de la sagesse. Dieu prend plaisir à seconder cette volonté si droite & si ferme ; & des grâces particulières viennent récompenser le jeune novice^ en l'aidant à monter plus haut. Très promptement Hugues put aller audelà des prescriptions de la règle commune, & le saint abbé Odilon lui permit de retrancher à sa nourriture; le jeune homme ne prit plus même de quoi faire taire la faim. En même temps l'exercice généreux de la vertu d'humilité lui méritait la grâce par excellence de la vie religieuse, c'est à dire l'esprit de prière. Si le bienheureux Patriarche Benoît insiste tant sur l'humilité, si des divers degrés de cette vertu il fait l'échelle du ciel, c'est précisément parce qu'il n'oublie pas Taftion du Saint Esprit dans l'âme fidèle. Ce divin Esprit aspire sans trêve à pénétrer de plus en plus l'âme du

chrétien; il la travaille sans relâche, il veut la pénétrer toujours plus intimement, & ce feu divin « ne dit jamais : « c'est assez (i). » 11 suffît donc à l'âme de se débarrasser de tout ce qui met obstacle à cette aâion envahissante de l'Esprit de Dieu; tout son travail, déjà bien assez ardu, consiste à se vider d'elle-même ; & c'est par une humilité croissante qu'elle y arrivera. En proportion du vide que l'âme chrétienne opère en elle-même, l'Esprit Saint la remplit, & soupire en elle « avec des gémissements inénarrables (2). » L'esprit de prière se répand dans l'âme & la possède, en raison de la liberté que trouve en elle le divin ouvrier. Or la prière est cette chaîne de lumière, « attachée à la voûte des « cieux, & qui descend jusqu'à la terre 0), » pour parler avec saint Denys; ou avec un illustre écrivain, qu'on pourrait nommer un dofteur des temps modernes, « la prière est « une échelle divine, formée de pierres précieuses, par « laquelle le ciel descend vers la terre, & la terre monte vers « le ciel, jusqu'à ce que, toute distance s'effaçant entre le « ciel & la terre. Dieu & l'homme se trouvent unis dans les « flammes de l'amour infini {4). » Saint Benoît a donc vraiment donné à ses enfants la clef de la vie parfaite, en leur traçant la voie de l'humilité. Serons-nous surpris alors, si nous entendons les historiens de saint Hugues nous dire que ses efforts dans cette voie furent promptement récompensés par une effusion abondante de l'esprit de prière &L un don d'oraison tout particulier? Dans l'antique église de Cluny, le novice passait des nuits entières à prier. Durant ces heures silencieuses, des larmes bien douces coulaient en abondance des yeux de ce nourrisson de la grâce ; & toute sa vie ce don d'oraison le suivra; précieuse faveur du Ciel, au sein des occupations sans nombre qui l'assailliront sans trêve ni merci. « Dès les jours de sa jeunesse il a recher- « ché la Sagesse dans la prière ; il l'a demandée le jour & la

(i) Prov. XXX, 16.

(2) Rom. viii, 26.

(3) De Droin, Nomin. cap, m, §. i .

{4) Donoso Cortés, Œuvra, t. m, 1. 1, ch. ii.

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