SAINT ANSELME
HENRI DE GERMANIE ET PHILIPPE r»" DE FRANCE.
ANDIS qu'en Europe tous les coeurs nobles & fidèles à TÉglise suivaient de loin les croisés, dont ils bénissaient la prouesse, il semblait que les rois eussent pris à tâche de déshonorer leurs couronnes en affligeant TÉglise. Henri IV de Germanie avait trouvé un imitateur en Philippe de France, qu'une soumission momentanée aux jugements du Saint-Siège ne devait pas empêcher de retomber bientôt dans les mêmes crimes. A ces deux princes il fallait joindre maintenant le fils du Conquérant, Guillaume le Roux, qui succédait à son père sans en avoir les qualités éminentes. Mais, pour le salut de l'Angleterre, Dieu plaça en face de lui un grand saint chez qui la vertu s'alliait au génie. L'archevêché de Cantorbéry étant devenu vacant par la mort de Lanfranc, le roi fit choix, pour occuper ce siège, de l'abbé du Bec, Anselme, dont la renommée s'étendait dans tout l'Occident. Le saint & savant abbé résista de toutes ses forces, & il fallut que les évêques du royaume lui missent malgré lui la crosse dans la main. Anselme versait des larmes : « Vous attelez à
« la même charrue le taureau & la brebis, » disait-il. C'est qu'il connaissait Guillaume. Il savait quelles usurpations le roi se permettait, il savait quels effroyables désordres il autorisait; toutes choses qu'un primat d'Angleterre aurait le devoir de blâmer & de réprimer. Or les lettres intimes adressées jadis par saint Grégoire Vil à Tabbé du Bec avaient fait bien voir à celui-ci ce que souffrent les pontifes dans de semblables luttes.
Intronisé sur le siège primatial, Anselme se trouvait en face d'un prince violent, habitué à dire : mes églises, mes abbayes. « Vous faites de vos fermes ce qu'il vous plaît, & je ne fe- « rais pas de mes abbayes ce qui me convient ! ^ tel est le langage qu'un jour il tiendra au grand archevêque.
On comprend que, avec des dispositions de ce genre , la réforme des mœurs, qui avaient le plus grand besoin d'être amendées, & la délivrance de l'Église d'Angleterre, que la tyrannie de Guillaume désolait, ne purent pas même être essayées par le primat. Dès qu'il aborda cette question avec le roi, il se heurta à des refus d'une brutalité inouïe. Il était même assez facile de prévoir un schisme. Lorsque Anselme résolut d'aller trouver le Pape, afin d'exposer les difficultés que la désertion des évêques anglais rendait insurmontables, la réponse de Guillaume fut significative.
— Le Pape? Mais lequel des deux?
— Le Pape Urbain, repartit Anselme; lui seul est légitime.
— J'entends bien, reprit le roi, que personne en Angleterre ne tienne pour légitime que le Pape reconnu par moi.
Ainsi l'on pouvait à tout moment trouver en Guillaume le Roux un Henri de Germanie, avec moins de diplomatie & plus de brutalité. Anselme ne se découragea pas. Il déclara tranquillement que si on lui refusait la liberté de passer le détroit, il la prendrait, à ses risques & périls. Guillaume parut céder, quoique de mauvaise grâce, & l'archevêque put mettre à la voile, non sans avoir essuyé à son départ les mauvais procédés de son seigneur & roi. Mais il n'avait pas perdu de vue la côte anglaise, que Guillaume ordonnait la confiscation de tous les biens de l'archevêché de Cantorbéry.