‹ Vie de Saint Hugues, abbé de Cluny, 1024-1109Chapitre 241 sur 322 · CHAPITRE XXVll · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVll

Anselme aborda non loin de Boulogne ; on était à Tautomne de 1097. Le saint allait, entouré des ovations populaires, calme & paisible comme à son ordinaire, méditant & composant quelqu'un de ses plus beaux ouvrages. Il entra sur les terres du duc Eudes de Bourgogne, neveu de notre saint; le noble seigneur vint le saluer avec admiration. Enfin, pour les fêtes de Noël, Texilé arrivait à Cluny. Tous les moines vinrent le recevoir solennellement; &, durant tout son séjour, le primat d'Angleterre fut traité avec des honneurs particuliers (i). Pour notre saint abbé, c'était une joie de posséder celui qu'il admirait depuis longtemps, comme abbé du Bec autant que comme archevêque & champion de la liberté de l'Église. Il désirait vivement le voir & le connaître ; aujourd'hui son désir était satisfait. Entre eux deux se noua une amitié tendre & sincère, fondée sur une entière communauté de sentiments, & aussi sur une similitude remarquable de caraftère & de sainteté. Chez aucun des illustres amis qu'avait eus jusqu'alors l'abbé de Cluny, même parmi ceux qui furent de grands saints, il n'avait trouvé, autant que chez l'archevêque Anselme, une douceur & une égalité d'âme, une sainteté affeftueuse & attachante, qui répondaient absolument à ce qu'il était lui-même. De plus, le caraftère sacré d'Anselme , sa haute dignité dans la hiérarchie , sa profonde science théologique, dont toute l'Europe était illuminée, inspiraient au saint abbé plus que septuagénaire ce respeft profond qui consolide la véritable aflfeftion. De son côté, l'archevêque avait la plus haute estime de l'abbé de Cluny, & ne l'aimait pas moins qu'il n'en était aimé. C'était de lui & de l'archevêque de Lyon que le primat voulait prendre conseil dans sa position difficile, nous dit Eadmer(2).

Anselme demeura à Cluny jusqu'aux premiers jours de janvier 1098, où il partit pour Lyon. Retenu longtemps par l'archevêque Hugues, lui aussi vétéran des luttes de l'Église, il se mit en route pour Rome, où, après mille dangers, il par-

(1) Eadmer, Historia novorum^ lib. II.

(2) Ibid.

vint enfin. Nous ne l'y pouvons suivre, malheureusement. Il ne revint en France que durant Tété de Tannée suivante , & ne pouvant rentrer en Angleterre, il se fixa à Lyon. Sans doute, il ne voulait pas, en venant demander à Cluny un asile qui lui était assurément ouvert, exposer les moines clunisiens à la colère du brutal fils de Guillaume le Conquérant. Moins d'un siècle plus tard, on verra de quoi ces princes normands étaient capables en ce genre. Du moins, pendant le séjour d'un an qu'il fit à Lyon, Anselme venait-il à Cluny à certains intervalles. L'histoire ne nous permet pas de préciser davantage (i) ; nous savons pourtant que ce fut à Cluny que le saint composa son traité « Du bonheur de la patrie cé- « leste ». Un jour qu'il venait rendre visite à l'abbé Hugues, il se trouva que celui-ci était à Marcigny. Averti aussitôt, le seigneur abbé pria l'archevêque de pousser lui-même jusqu'au monastère des moniales, afin de leur donner la joie de l'entendre. Anselme se rendit à ce désir. On était aux derniers jours de juillet de l'an i loo. Tandis que les deux saints causaient ensemble, Hugues fut éclairé de la lumière divine ; il se tourna vers les moines qui avaient accompagné l'archevêque, & leur dit avec un accent mêlé d'enjouement & de gravité : « Il est certainement superflu de prétendre apprendre « au seigneur archevêque quelque chose des secrets de Dieu. « Mais vous, frères, écoutez ce que je vous dis : la nuit der- « nière, le roi Guillaume d'Angleterre a été condamné à mort « par Celui qui juge dans la justice souveraine; & il n'a plus « longtemps à jouir de sa gloire trompeuse. » Or, dit le chroniqueur, il y avait là trois frères attachés à l'archevêque, Baudouin de Tournai, son économe, le prêtre Eadmer, & Eustache, moine du Bec, tous trois hommes de vertu éprouvée (2). Ce sont eux qui ont rapporté le fait. La prédiélion

(i) « Erat (Hugo) apud Marciniacum, adjunélo sibi collega consimili, prsclaro videlicet Anseimo, Cantuariensi archiepiscopo, qui propter justitiam ab archiepiscopatu semotus^^m nostrij'ocundabatiir soîatio, » ( Gilon, fol. 207 i^. )

(2) Gilon, Joe. cit. — Eustache du Bec n'est pas désigné par Orderic Vital, qui nomme seulement Baudouin & Eadmer comme ayant accompagné

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