CHAPITRE XXVII
du saint abbé se vérifia peu après. Le 2 août, Guillaume, occupé à chasser le cerf dans la forêt qui avoisinait Southampton , tombait frappé au cœur par une flèche qu'un de ses compagnons de chasse venait de décocher contre la bête. Son cadavre, abandonné dans la forêt, fut relevé par des bûcherons, qui le mirent sur leur charrette & le transportèrent tout sanglant jusqu'à Winchester, où il fut inhumé, sans que sa triste mort fît couler d'autres larmes que celles de l'archevêque Anselme. Celui-ci était à la Chaise-Dieu, lorsqu'il apprit ce tragique événement.
Bientôt, une lettre pressante du roi Henri I", frère de Guillaume le Roux & son successeur, vint dire au primat que les portes de l'Angleterre lui étaient ouvertes, que le peuple & le souverain attendaient sa rentrée avec impatience. Anselme n'avait pas moins de hâte de revoir son Église, où il savait trouver de profondes blessures à panser ou à guérir. Il prit donc congé de l'archevêque de Lyon, & se mit en devoir de retourner en Angleterre. Mais il ne voulut pas quitter la France sans avoir dit adieu à son abbé de Cluny. Hugues le vit donc arriver, aussi humble & aussi tranquille dans la viftoire que dans les revers. Mais il ne put le retenir autant qu'il l'eût voulu, à ce moment qui devait être celui d'une séparation définitive ; du moins on pouvait le penser, car l'abbé de Cluny avait soixante-seize ans ; & d'ailleurs, il souhaitait vivement que l'archevêque n'eût plus de longtemps à quitter son siège de Cantorbéry. Mais un message envoyé par le roi & les barons d'Angleterre arrivait presque aussitôt à Cluny pour hâter la marche du primat, que l'impatience générale des Anglais trouvait bien lent à revenir. On se sépara donc ; mais les cœurs restèrent étroitement unis.
De retour à Cantorbéry, Anselme se montra le protecteur fidèle des moines clunisiens en Angleterre. Il prit une part
Anselme à son départ de Cantorbéry (//«/. eccles, lib. X). 11 est probable qu'il sera venu trouver l'archevêque à Lyon , après le voyage de Rome. Orderic Vital dit que Baudouin était aussi moine du Bec, & ce témoignage est confirmé par Eadmer. Hildebert a retranché ces détails' C'est Rainald qui donne à Baudouin le titre d'économe de l'archevêque.
aftive à la fondation du prieuré de Thetford. Enfin, Tannée même de son retour, il fonda dans sa ville archiépiscopale un monastère de vierges , qui fut appelé « du Saint-Sépul- « cre », évidemment à cause de la prise de Jérusalem & de la conquête du saint tombeau. Des bâtiments de ce prieuré il ne reste plus guère que le souvenir; & même ce que le Monasticon AngUcanum nous a conservé des monuments de son histoire est à Tétat de débris. Toutefois nous permettra-t-on de formuler une conjecture ? Cela n'est jamais interdit à l'archéologue qui rassemble les pierres éparses des anciens âges. Remarquons donc que saint Anselme arrivait cette année même de Cluny & de Marcigny ; que, dans ce dernier monastère, il avait laissé sa sœur, accueillie par le saint abbé & ses filles avec tout l'empressement qu'inspirait leur aflfeftion pour l'archevêque (i). N'est-il pas bien vraisemblable qu'Anselme , en faisant cette fondation , dut y empreindre quelques-uns des caractères qui attiraient sur Marcigny l'attention & l'admiration de toute la France? Une lettre de saint Anselme (2) nous montre qu'il voulut ramener sa sœur en Angleterre, après l'avoir fait admettre parmi les filles de saint Hugues. 11 ne pouvait avoir dessein de la rejeter au milieu du monde. N'est-il pas naturel de penser qu'il désirait la voir affermir par son exemple la discipline de Marcigny dans le monastère du Saint-Sépulcre? En l'absence d'un texte précis, nous ne pouvons l'affirmer ; mais au moins cela paraît-il très vraisemblable. Ce fut ce monastère qui eut l'honneur de posséder au XV^ siècle Elisabeth Barton, que l'Angleterre connaît sous le nom de Holy maid of Kent, & qui mourut martyre pour avoir osé prédire à
(i) S. Anselme, Epist, lib. IV, cxiv.
(2) Loc, cit. — 11 doit y avoir une lacune dans cette lettre entre les mots « ancillae Dei voluerunt » & « Litteris igitur & nuntio ». Les deux phrases se contredisent, sans aucune explication. Là devait se trouver expliqué le motif de la démarche de saint Anselme auprès de saint Hugues, le but auquel il tendait & qu'il semble avoir fort à cœur : « Ego autem nondum desistam conari , ut hoc aliqua ratione possim quod incepi perficere ; » & plus loin encore il y revient, sans s'expliquer davantage.