CHAPITRE XXVll
longtemps avant qu'il revînt à Cluny. Henri Beau-Clerc ne commit pas la faute de l'exiler. Ce froid politique sut trouver un moyen diplomatique pour faire sortir d'Angleterre rinflexible défenseur des droits de TEglise, le champion intrépide des décrets vingt fois portés par le Saint-Siège contre les investitures. Il imagina de l'envoyer en mission auprès du Pape. Anselme ne s'y trompait pas; mais il accepta de nouveau ces fers, qui sont pour les pontifes le moyen suprême de prêcher la loi de Dieu. C'était retourner contre le prince l'arme dont celui-ci voulait se servir en envoyant cet ambassadeur chargé déchaînes, legatione fungens in catena {\). Comme saint Paul, Anselme irait porter à Rome, non la parole trompeuse du roi, mais la protestation de Dieu. Sa mission remplie, le primat revenait, lorsqu'il fut rejoint par un envoyé du prince. Voici le message que lui expédiait Henri I**^ : « Si vous revenez avec la résolution d'être à l'égard « de mon autorité royale ce que vos prédécesseurs ont été à « l'égard des miens, j'accueillerai de grand cœur votre re- « tour en Angleterre , & je vous embrasserai avec la ten- « dresse d'un fils. » Après avoir dit ces mots, l'envoyé se tut.
— Est-ce tout? lui dit l'archevêque.
— A bon entendeur demi-mot, répondit le messager.
— Soit, j'ai compris, repartit Anselme.
C'était en effet l'exil qui cette fois lui était signifié. Cela se passait aux approches de Noël, l'an 1103, à Lyon. Le primat s'y fixa, comme il avait fait trois mois auparavant. Il y resta un an & demi. Durant ce temps, le Saint-Siège négociait pour lui. Mais la patience du Saint-Père ne pouvait franchir toutes limites. Il fallut en venir à la menace de l'anathème. En présence des redoutables éventualités qui pouvaient se produire, Anselme résolut de se rapprocher de l'Angleterre. Il vint donc à Cluny prendre congé de son ami, puis passa par la Charité-sur-Loire, & se dirigea vers les domaines du roi de France. Ce fut alors qu'Adèle de Blois,
(i) Ephes. vu 20.
sœur du roi d'Angleterre, tenta une suprême démarche pour prévenir par une réconciliation la sentence dont Henri l^ était menacé.
Anselme était à Tabbaye du Bec, où il attendait le résultat définitif des négociations, lorsqu'une lettre lui arriva de Tabbé de Cluny. Elle était ainsi conçue :
« Au très vénéré père & très doux ami Anselme, arche- « vêque de Cantorbéry, ainsi qu'à tous les siens, frère Hu- « gués, pécheur, abbé de Cluny : salut & joie éternelle.
« Nous avons appris à connaître toute Tintimité qui ré- « gnait entre vous & le seigneur archevêque Hugues de « Lyon. Nous croyons donc remplir un devoir en vous fai- « sant savoir la perte à jamais irréparable que nous ve- « nons de faire , ainsi que tous les hommes de bien , par le « décès de ce prélat. Vous voudrez certainement lui rendre « après sa mort, vous & les vôtres, tout ce que son afifedion « lui a inspiré en votre faveur durant sa vie. Il s'est endormi « en paix le jour des nones d'oftobre (7 oÊtobre), à Suse, alors « qu'il se rendait à l'appel du Siège apostolique pour le « concile (1). Il a été honorablement enseveli en l'abbaye de « Saint-Just.
« Nous souhaitons vivement avoir des nouvelles détaillées « de votre révérence , & pouvoir nous réjouir de tout coeur « de votre heureux succès, lorsque le temps & l'occasion « favorables se présenteront à vous pour nous le faire savoir. « Que le Christ Jésus, Pontife souverain, opère avec vous « en toutes choses (2). »
La mort que l'abbé de Cluny annonçait ainsi causa certainement de vifs regrets au saint archevêque. Car Hugues de Lyon, depuis huit ans, avait été sa providence, par l'hospitalité délicate & généreuse qu'il lui avait donnée. Il ne put néanmoins témoigner de ces sentiments à l'abbé Hugues, absorbé qu'il était par les graves préoccupations du moment ; la maladie achevait de l'immobiliser. Lorsqu'enfin il fut ren-
(i) Le concile de Guastalla, tenu en oâobre 1 105.
(2) Ap. Migne, t. CLIX, col. 241, inter epist. S. Anselmi.