CHAPITRE XXVII
regarder « comme un païen & un publicain » celui que ses conseils ni surtout les avertissements & les jugements de rÉglise n'avaient pu convertir. Aussi avait-il cessé à regret toute relation avec celui qui était son fils spirituel. Henri avait bien compris le sens de cette réserve. Aussi ne manqua-t-il pas d'y faire allusion au début de la lettre , en confessant rinutilité des efforts dépensés jusque-là pour sauver un <( arbre stérile ». Si ce n'était pas sincère, du moins c'était vrai ; & c'était probablement la seule chose qui le fût dans cette lettre d'un style prétentieux que nous épargnerons au lefteur(i).
11 était bien tard pour demander créance en de belles paroles. L'abbé de Cluny savait mieux que personne ce que valaient les promesses les plus solennelles dans la bouche de celui qui n'avait pas craint de manquer aux engagements de Canossa. D'ailleurs, les nouvelles d'Allemagne lui apprirent bientôt ce qu'il fallait penser au juste des belles phrases du prince. Des assassinats où tous ses sujets virent sa main, montrèrent que le tyran n'était pas converti le moins du monde. Mais, à la fin de l'année 1 104, un événement imprévu vint changer complètement la face des choses en Allemagne. Le fils du prince excommunié, associé au trône par son père , se séparait brusquement de lui , & se déclarait le champion des droits du Saint-Siège & de l'EgHse. L'année 1105 vit la guerre éclater entre le père & le fils; c'était le châtiment qui commençait dès ce monde pour celui qui s'était révolté contre sa mère la sainte Église , à laquelle il devait plus que tout autre chrétien respeft & obéissance. N'était-ce pas elle qui avait pris sous sa protection l'orphelin de cinq ans, que l'empereur Henri III mourant avait mis sous sa garde? Le prince ingrat & rebelle voyait aujourd'hui son fils lever à son tour la main contre lui.
Nous laissons aux historiens le soin d'expliquer le rôle de chacun des deux princes dans des circonstances aussi graves & aussi difficiles. Disons seulement qu'une diète fut convo-
(1) D'Achery, Spicil fol% t. III, p. 443.
quée à Mayence pour la Noël de Tannée 1 105, afin d'examiner la solution à donner au différend, surtout pour prononcer entre le roi excommunié d'une part, & de l'autre le Saint- Siège, dont le jeune Henri V se déclarait le champion. Pascal Il envoya deux légats pour présider à cette diète, qui fut presque un concile. L'épiscopat allemand, revenu presque tout entier à des sentiments dignes de l'Eglise ; les seigneurs, indignés de tant de crimes & de trahisons, proclamèrent la déchéance du roi Henri IV. Celui-ci reconnut la légitimité de cette sentence, & abdiqua (i). Mais il se réservait, au fond du cœur, d'en appeler aux armes avec ce qui lui restait de partisans. Retiré à Liège, il se mit en devoir d'équiper une armée. Pendant ce temps, il écrivait au roi Philippe de France un récit de ses infortunes, calculé pour intéresser ce prince à sa cause. Une autre lettre fort longue sur le même sujet fut adressée à l'abbé de Cluny (2). Mais à celui-ci, Henri demandait de s'entremettre encore une fois pour le sauver. Des moines furent chargés de cette missive, qui fut bientôt suivie d'une seconde plus pressante encore (3). Mais l'heure de Dieu avait sonné sans rémission. Le 7 août 1109, Henri IV mourait presque subitement à Liège, entre les bras de l'évêque intrus, entouré de tous ses plus mauvais conseillers. Ce fut un coup de tonnerre en Europe. Cet homme avait donné la main à tous les ennemis de l'Église, en Angleterre, en France, en Italie, aussi bien qu'en Allemagne. Cette mort épouvantable était donc une réponse de Dieu à tous ces gens à la fois. Les deux principaux auxiliaires des luttes de saint Grégoire Vil, la comtesse Mathilde & l'abbé Hugues de Cluny, étaient demeurés là pour être témoins de cette chute sans remède. Pour le saint abbé, la douleur fut profonde ; car il ressentait toutes les craintes pour le salut éternel de celui qu'il avait jadis levé des fonts du baptême.
(i) L'abbé Darras, en son Histoire générale de VEglise (t. XXX, p. 472 & suiv.) a mis en lumière un document qui ne laisse plus aucun doute sur ce qui se passa en ces circonstances.
(2) D'Achery, SpiciL p. 441.
(3) Ihid. p. 442.