CHAPITRE XXVII
La terreur que tous ressentirent de cette catastrophe n'épargna pas celui qui siégeait sur le trône de France. Philippe I*"^, lui aussi, avait tendu la main à César contre le Vicaire du Christ, & il avait assez vécu pour voir tomber fracassé celui qui s'était heurté contre Pierre. Son cœur, longtemps captif de la plus scandaleuse passion, venait d*être enfin délivré de ses chaînes. Un saint, là encore, avait fait ce que toutes les puissances n'avaient pu obtenir. Le bienheureux Robert d'Arbrissel avait, par sa parole, entraîné Bertrade parmi les premières solitaires de Fontevrault. Philippe I" réfléchissait avec effroi aux jugements que Dieu venait de prononcer contre deux puissants princes. Il pensait à tous les scandales donnés à son royaume & à la chrétienté entière. Volontiers il recourait en ses angoisses à Tabbé de Cluny, dont la réputation & le grand âge lui inspiraient confiance. Hugues conçut Tespérance, au moins le désir, de voir Philippe suivre l'exemple que lui donnait la pénitence de Bertrade. Lisons cette lettre qu'il lui écrivit :
« Au seigneur Philippe, par la grâce de Dieu roi de France, « frère Hugues , abbé de Cluny : grandeur & gloire au « royaume du ciel.
« Ainsi que votre sublimité le reconnaît dans sa sagesse, « & le proclame elle-même , nous n'avons jamais rien tenté « contre votre couronne ( i ) ; nous n'avons fait aucun sou- « hait contre votre grandeur, votre honneur, ni votre gloire. « Bien plutôt, nous avons combattu les vices qui en sont les « ennemis, qui peuvent tout corrompre & tout détruire. « Nous prions Dieu, avec instances & bonne foi entière, d'é- « loigner toujours de vous pareils fléaux. Si, par humaine « faiblesse, vous en avez été atteint, puisse Dieu maintenant « les écarter à jamais , & vous purifier entièrement de leurs « funestes ravages. Mais voici que, dans votre bonté, par un « effet de l'humilité qui vous pénètre, vous ne considérez
(1) Nous avons en effet remarque, à propos des conciles d'Autun & de Clermont, que l'abbé de Cluny se montra zélé pour faire prononcer l'excommunication, mais non pas au contraire la sentence de déchéance qui eût dû s'ensuivre.
« pas comme au-dessous de votre grandeur de nous offrir « vos bonnes grâces, de nous demander les nôtres, afin que « le reste de notre commune vie se passe dans le meilleur « accord & la plus sincère amitié. Combien ces offres nous « sont précieuses ! Notre cœur tressaille de joie, & nous re- « disons : Gloire à Dieu dans les cieux, & paix sur la terre « aux hommes de bonne volonté.
« Dieu nous a donc ouvert la porte ; dans la confiance « d'une familiarité bien douce, nous pourrons donc vous « parler de Lui 1 Eh bien ! nous commencerons par vous « avouer une pensée qui nous occupe depuis longtemps. « Oui , depuis bien longtemps je souhaite vivement vous « voir une ardeur plus grande pour le bien , pour le souve- « rain Bien, qui est Dieu. O mon illustre ami, souvenez- « vous qu'un jour vous m'avez demandé si jamais quelque « roi s'était fait moine. Oui, vous ai-je alors répondu. Quand « bien même nous n'aurions pas d'autre exemple certain, au « moins suffirait-il de nommer saint Contran, roi des Francs. « Il abandonna le monde avec ses vanités, ses pompes & « ses charmes, pour se faire moine ; il imita Celui qui, étant « riche, s'est fait pauvre pour enrichir les autres (i). Donc, si « vous vous sentez sensible aux charmes du trône , de la « puissance & des grandeurs , songez à ce que je viens de « vous dire. Car c'est ainsi que vous deviendrez vraiment « roi , vraiment puissant ; c'est ainsi que vous pourrez ac- <^ quérir la véritable grandeur & un règne éternel. Songez-y; « tremblez au souvenir des princes vos voisins, Guillaume « d'Angleterre, Henri de Germanie. Voyez quelles catastro- « phes, quelles morts déplorables 1 Le premier tombe frappé
(i) Saint Hugues cite saint Contran comme s'étant fait moine. Il donne cet exemple comme chose certaine. Cependant on n'en trouve trace nulle part ailleurs. Remarquons toutefois que saint Hugues nous donne ici certainement la tradition du monastère de Saint-Marcel. Ne peut-on accorder toutes choses en supposant que Contran a reçu l'habit monastique dans les derniers jours de sa vie, comme nous avons vu cela se faire plusieurs fois à Cluny même ? (Saint-Marcel avait été fondé par le roi Contran, qui y fut enseveli.)