CHAPITRE XXVm
Hugues profita noblement de sa viftoire. Il ouvrit à Norgaud les portes de Cluny ; les chanoines d'Autun y furent mandés par le légat; &, par Tinfluence du saint abbé, Ton vit enfin arriver le terme de la situation déplorable où gémissait une Eglise illustre. Les chanoines, réunis au chapitre de l'abbaye, purent procéder à une nouvelle élection ; mais Télu qu'ils acclamèrent fut Norgaud lui-même. Et ainsi tout rentra dans Tordre.
L'évêque d'Autun parut reconnaissant du service que venait de lui rendre le vénérable abbé. Au retour d'un voyage à Rome, il vint de nouveau à Cluny, & confirma en la possession des moines certaines églises qu'il leur avait remises à Mazille, mais que des tiers leur contestaient. Norgaud y ajoutait le don de Saint-Julien en Brionnais, qu'il abandonnait au profit du monastère de Marcigny ( août 1105 ). Néanmoins les attaques dirigées contre les monastères portaient leurs fruits. Les scandales de Flavigny & de Saint-Martin d'Autun avaient été des exemples qui n'étaient pas perdus ; les séculiers s'empressaient de les suivre. Norgaud, fort zélé contre les abbés paisibles, ne trouvait rien à faire contre les bandes de routiers qui s'organisaient dans la province, grâce à l'absence du comte de Nevers, Guillaume II, alors en Palestine. Celui-ci revenait au moment où l'abbé de Cluny sauvait Sainte-Madeleine de Vézelay, comme nous venons de le dire. Mais Guillaume ne pouvait s'entendre avec l'abbé Artald, on ne sait pourquoi. Au lieu de traiter comme ils le méritaient les pillards qu'il trouvait dans ses états, il les excita contre Vézelay. Le résultat fut une catastrophe. Une émeute éclata parmi les vassaux de l'abbaye ; l'église fut incendiée, dit une chronique ( i ) ; l'abbé fut saisi, & les révoltés lui tranchèrent la tête. Puis ils se dispersèrent, comme s'ils eussent compris enfin l'horreur de leur forfait. Ils devaient s'attendre à être saisis sur tous les domaines où ils chercheraient asile. Mais il n'en fut rien. Pas une sentence d'excommunication ne fut même prononcée contre ces
(1) V. Pignot, Hist, de YOrdre de Cluny, t. II, p. 265.
assassins par les évêques dont ils souillaient les diocèses. Pareille tolérance constituait un scandale. Indigné, Tabbé de Cluny n'écouta point les conseils de la crainte. 11 se leva seul pour la défense du droit & le châtiment du crime.. Oubliant ses quatre-vingt-deux ans, il partit pour Tltalie, passa les Alpes au mois d'oftobre, & vint trouver le Pape, qui présidait le concile de Guastalla, sur le territoire de Modène(iio5). Aussitôt, Pascal II écrivit une lettre sévère aux évêques français, leur ordonnant de chasser du milieu de leurs troupeaux ceux qui avaient osé porter la main sur l'abbé leur seigneur, & de les frapper d'excommunication s'ils refusaient d'obéir ( i ). Vézelay reçut, à la place de l'abbé Artald, un neveu de Hugues de Cluny, Rainald de Semur, qui gouvema cette abbaye durant une dizaine d'années. Homme d'énergie & de résolution , doué d'un esprit cultivé , Rainald ramena la paix dans le pays soumis à son monastère, & s'occupa de relever la nef de l'église abbatiale, détruite par l'incendie.
Tandis que Hugues luttait contre Norgaud d'Autun & contre les émeutiers de Vézelay , il ne laissait pas de poursuivre d'autres affaires, souvent fort épineuses. Durant son voyage en France, le bienheureux Urbain 11 avait signé des bulles qui réunissaient à l'ordre de Cluny plusieurs grands monastères ; nous dirons ici dans quelles circonstances. Lors du concile de Nîmes, en 1096, Urbain II vit paraître en sa présence Tévêque Humbaud d'Auxerre, qui venait, en son nom propre comme au nom des religieux de Saint-Germain, demander la déposition de l'abbé Guibert, que sa vie scandaleuse rendait indigne de tenir plus longtemps la crosse. Urbain II jugea nécessaire de réparer promptement le mal. Il déposa l'abbé Guibert, & conseilla à l'évêque d'Auxerre de demander à Cluny, à Marmoutiers, ou à la Chaise-Dieu, des moines capables de restaurer à Saint-Germain la discipline régulière. Humbaud s'adressa d'abord à Cluny. C'était toujours la même tâche ingrate qui se présentait au saint abbé. Il sortait à peine des longues difficultés que lui avait susci-
(i) Labb. Concil. t. X, col. 675.