‹ Vie de Saint Hugues, abbé de Cluny, 1024-1109Chapitre 254 sur 322 · CHAPITRE XXVllI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVllI

ses vues que Clémence avait fait appel au vénérable abbé Hugues. Sur le refus de celui-ci, elle alla jusqu'au Pape. Urbain Il écrivit à Tabbé de Cluny pour lui dire de prendre sous son gouvernement Tantique abbaye de Saint-Bertin, avec droit de correftion, & même au besoin celui de déposer fabbé. Mais Hugues ne se pressait pas. La lettre pontificale est au plus tard de la première moitié de Tannée 1099 ; deux ans se passèrent avant qu'il y eût rien de fait pour Saint- Bertin. On sait combien le saint abbé répugnait à envoyer au loin ses moines. Cette fois encore il hésitait, malgré la lettre du bienheureux Urbain II. Le ciel intervint. L'abbé de Saint-Bertin fut frappé en iioi d'une grave maladie. Sentant sa fin approcher, & ne voulant pas rester responsable devant Dieu des désordres de ses religieux en ne faisant rien pour les corriger, il déclara désormais supprimés un certain nombre d'abus qui s'étaient introduits à Saint-Bertin : propriété particulière, serviteurs attachés à la personne des moines, dissipation des biens destinés aux pauvres. Passé le premier moment de surprise, les moines réclamèrent vivement contre cette ordonnance. Le malheureux abbé, voyant les forces lui revenir, se résolut à quitter ce monastère, & partit avec l'évêque Jean de Thérouanne, qu'il avait mis dans son secret. Le but apparent du voyage était Rome ; en réalité pour Lambert c'était Cluny.

L'arrivée de l'abbé de Saint-Bertin donnait un nouvel asped à la question posée par la comtesse de Flandre. Car Lambert venait dans l'intention de faire profession entre les mains de l'abbé Hugues. Celui-ci, en l'accueillant, se voyait délivré d'un souci ; car, si les moines de Saint-Bertin ne réclamaient pas leur abbé, il n'y avait plus rien à faire de ce côté , puisque c'était Lambert qui avait été le promoteur de l'appel fait aux Clunisiens. Si au contraire ils le rappelaient, Lambert irait comme clunisien lui-même porter l'observance aux moines flamands, avec l'obéissance à Cluny, dont il devenait profès ; tout cela sans qu'il fût besoin de charger un moine de l'abbaye d'une mission lointaine & difficile. Le calcul était juste, mais il supposait chez l'abbé de Saint-Bertin une fermeté

qu'il n'avait pas. Lorsque Tévêque de Thérouanne revint seul de son voyage à Rome, les religieux s'enquirent du sort de leur abbé. Réclamations à Cluny. Lambert se refusait à rentrer en son ancien monastère. Hugues l'y décida. Mais dès le lendemain de son arrivée à Saint-Bertin, il se voit assailli de reproches fort vifs; d'aucuns jurent de ne plus lui obéir. Le caractère irrésolu du pauvre abbé ne peut garder son équilibre au milieu de cette tempête. Comme il arrive d'ordinaire aux hommes qui ne sont pas bien sûrs de leur force, il recourt brusquement aux mesures extrêmes. Sortant du monastère, il arme un certain nombre de vassaux, rentre à leur tête dans le cloître, fait saisir les mutins, & les envoie sur-le-champ dans diverses maisons relevant de Tabbaye. A leur place il fait venir douze moines de l'observance clunisienne, choisis dans plusieurs monastères avec l'agrément de l'abbé de Cluny. Un baron n'eût pas agi autrement ; mais Hugues n'eût certainement pas suivi cette voie ; c'était le moyen assuré de faire détester son observance par ceux de Saint-Bertin.

Cette abbaye ne fut pas pacifiée de longtemps, & finit par échapper à la subordination de Cluny. Doit-on dire pour cela que saint Hugues ait eu tort d'intervenir, si indireftement que ce fût, dans les affaires de ce monastère ? Mais, en ce monde, pour faire le bien, il faut la plupart du temps vaincre un mal, & partant froisser bien des gens. Ici la mission donnée à l'abbé de Cluny était authentique ; elle venait du Vicaire de Jésus-Christ ; & on n'eût pu reprocher au saint abbé que d'avoir cherché longtemps à l'éviter. De plus, si l'introduftion des coutumes clunisiennes & la sujétion à Cluny suscitèrent des luttes intestines trop regrettables, la faute en est à celui qui s'y prit mal pour les établir, & plus mal encore pour les maintenir. Le caractère timide & indécis de Lambert lui enleva toute force pour tenir résolument la position qu'il avait trop hardiment prise ; il eut souvent les apparences de la crainte en présence d'une opposition qu'il avait paru d'abord vouloir écraser d'un seul coup. 11 faut pourtant dire que les chroniques mêmes de Saint-Bertin

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