‹ Vie de Saint Hugues, abbé de Cluny, 1024-1109Chapitre 256 sur 322 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

Cluny, & il le savait. Hugues en effet ne réclama pas contre la sentence; pourtant il n'était pas sans crainte sur ce qui adviendrait pour Saint-Cyprien. Or, ce qu'il prévoyait arriva. Lorsque l'ardeur d'une guerre d'indépendance ne vint plus animej à la lutte les moines de Saint-Cyprien , leur enthousiasme ne tarda pas à se refroidir. Bernard leur demandait trop. Beaucoup parmi eux en vinrent à regretter cet abbé de Cluny qui savait, disait la renommée, allier la fermeté dans l'observance à une mesure sage & prudente. Il y en eut même, comme toujours, qui allèrent trop loin dans l'expression de leurs sentiments, & se laissèrent entraîner à des aftes que l'abbé de Cluny eût sévèrement punis. On lui fit enfin savoir que désormais Ton était tout disposé à accepter son gouvernement & sa règle. Hugues ne crut pas devoir se refuser à faire connaître au Pape cette situation, en lui envoyant des députés chargés de la lui exposer (i). Averti de cette démarche, Bernard prit une seconde fois le chemin de Rome. Admis en présence du Souverain Pontife, il sollicita un nouvel examen de la cause. Mais Pascal II avait pris sa détermination ; il se refusa à la remettre en question, & ne laissa plus à Bernard que le choix de se démettre de son abbaye, ou d'y accepter l'obédience de Cluny. Le saint homme, qui était bien trait pour trait l'opposé de son adversaire d'un moment, ne put se contenir en présence de ce qu'il regardait comme un déni de justice. Il s'emporta jusqu'à citer le Pape au tribunal de Dieu ; parole mauvaise, qui avait le grave défaut d'être celle de tous les hérétiques, bien que Bernard fût à coup sûr loin de pareils sentiments. D'un geste irrité, Pascal II le fit sortir de la salle. Cependant, quelques jours après, grâce à la recommandation des deux cardinaux naguère légats en France, & qui se rappelaient toujours avoir vu Bernard à leurs côtés dans la cathédrale

(i) L'abbé Darras (t. XXIV, p. 533) dit que ceci arriva seulement après la mort de saint Hugues. Nous ne savons sur quoi il se fonde. Au contraire les Annales O. 5. B. donnent la date de 1 106 ; & le cartulaire de Tiron dit que la première messe fut chantée à Tiron le jour de Pâques 1109; les événements de Saint-Cyprien sont donc antérieurs à cette date.

de Poitiers, Tabbé de Saint-Cyprien fut rappelé à l'audience du Pape, qui lui permit de présenter sa défense. Il exposa d'abord comment son monastère avait existé longtemps avant Cluny, comment il avait été constitué libre de toute sujétion à une abbaye quelconque. L'abbé de Cluny réclamait donc maintenant à tort un droit qu'il ne pouvait justifier : « Le « titre d'archi-abbé qu'il se donne est inconnu dans l'Eglise « latine, ajoutait Bernard. Nous avons des archevêques, des « archiprêtres, des archidiacres ; mais le nom d'archi-abbé est « une nouveauté. La règle de saint Benoît, que, malgré mon « indignité, je professe d'esprit & de cœur, n'en fait nulle « mention. L'humble monastère confié à ma faiblesse ne re- « lève donc & n'a jamais relevé, ni en droit ni en fait, de « l'ordre de Cluny (i). »

Cette concision était singulièrement motivée. En effet, que Saint-Cyprien eût existé longtemps avant Cluny, cela ne faisait rien à la question. Une mesure conforme au droit était-elle venue établir un lien de subordination entre cette abbaye & Cluny, comme cela avait eu lieu pour d'autres monastères, plus anciens aussi que la fondation du bienheureux Bernon ? Oui ; le duc d'Aquitaine Guillaume le Grand avait confié Saint-Cyprien à saint Odilon. Quelle était la nature de cet ade ? Etait-ce seulement une cession temporaire, afin que Cluny pût restaurer Saint-Cyprien sans se l'agréger pour l'avenir? C'était tout ce qu'il y avait à prouver. En ce qui concernait la qualification d'archi-abbé, la réponse était facile. Hugues de Cluny ne s'était jamais attribué ce titre (2). Que certaines personnes malavisées le lui eussent décerné par un sentiment d'admiration ; que d'autres , pour l'amour du

(i) yita S. Bernardi Tt'ronensis, ap. Migne, t. CLXXII, cap. vu. — Traduction Darras, ïoc, cit. — Cf. Pignot, t. Il, p. 228.

(2) On a voulu voir dans la forme de la grande basilique clunisienne un symbole de juridiction sur tout l'ordre de Cluny. Mais la croix à double traverse n'avait pas alors la signification qu'elle eut plus tard, & ne représentait pas une jurididion métropolitaine. C'était la forme que Ton donnait souvent à des reliquaires, sans y attacher aucune idée de prérogative. L'archevêque faisait porter devant lui la croix à simple traverse.

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