‹ Vie de Saint Hugues, abbé de Cluny, 1024-1109Chapitre 260 sur 322 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

tégorie. Ainsi Tordre comprend seulement les monastères sur lesquels Cluny exerçait une juridiftion quelconque.

Or, en énonçant ce fait incontestable, nous constatons presque une révolution survenue dans Tordre monastique. Durant les premiers siècles de son existence après saint Benoît, les monastères, dit excellemment Thomassin(i), étaient réunis entre eux par un lien de fraternité fondé sur Tunité de doftrine & de sentiments, non par des liens de juridiftion. Saint Benoît d'Aniane, avec ses travaux sur la sainte Règle & Tinfluence que lui conférait Tautorité impériale, ne visa pas à faire autre chose. Il voulut appuyer sur des données historiquement certaines l'interprétation & la pratique de la Règle, afin de réunir dans une même pensée tous les monastères bénédiélins. Le bienheureux Bernon, fondateur de Cluny, n'était pas d'une autre école. Par Tabbaye de Saint- Savin, où il avait fait profession, il se rattachait à saint Benoît d'Aniane, &, devenu abbé de Baume, il n'eut point d'autres visées. Mais, entre son temps & celui de Benoît d'Aniane, des événements d'une portée considérable étaient survenus, qui exerçaient sur toute la société laïque ou ecclésiastique Tinfluence la plus profonde; nous voulons dire les commotions & les bouleversements que les guerres normandes, après les invasions sarrazines, produisirent durant deux siècles, principalement en France. L'organisation de la société en fut largement modifiée. Mise ainsi de tous côtés sur le pied de guerre, elle se livra tout entière à la féodalité, par mesure de défense. L'Eglise subit le contre-coup de cette transformation. Non seulement elle y perdit sur beaucoup de points sa liberté, pour prix d'une proteftion armée contre les barbares; mais encore elle respira en France l'atmosphère qui enveloppait toute la société. Ses membres appartenaient à des familles imbues de ces idées , & ne pouvaient certainement s'abstraire en tout de la manière de voir propre à leur temps. L'eussent-ils voulu, qu'ils ne l'auraient pas pu. « La hiérarchie ecclésiastique rencontrait le Corps féodal à

(i) Loc, cit. n. vu.

« tous les degrés. Par la propriété terrienne elle pénétrait ce « corps, en même temps que Tordre des relations créées par « la féodalité la pénétrait à son tour. Il y avait, dans cette « compénétration de Tune & de l'autre société, des avantages « qui ne se peuvent contester. Mais cet état de choses avait « aussi ses dangers. Si la hiérarchie des pouvoirs temporels « s'ennoblit au contaft de TÉglise, l'Église dans ce contaft « même peut trouver des abaissements. Elle pouvait alors, « si les liens qui l'unissaient à tout l'établissement féodal « devenaient trop étroits, participer jusqu'à un certain point « à la caducité même de cet établissement (i). » Ce fut précisément le rôle glorieux de l'état monastique de comprendre, à la voix des Pontifes romains, les dangers de cette situation, & de savoir discerner, dans les idées & les institutions de leur temps, ce qui était nuisible à l'Église, & ce qu'il fallait par conséquent combattre. Mais ces idées ne pouvaient pourtant pas s'effacer entièrement de l'esprit des moines. Dès leur enfance elles leur étaient inculquées ; les lois civiles & politiques étaient en vigueur ; autour d'eux tout était féodal; &, comme au dix-neuvième siècle l'on respire forcément un peu de naturalisme & d'esprit centralisateur, au dixième & au onzième l'on respirait nécessairement la foi & fesprit féodal.

Telles étaient les circonstances au milieu desquelles naissait Cluny. Un triple caractère vint marquer l'œuvre de ses abbés, comme conséquence de cette situation : r œuvre de restauration monastique ; 2" lutte contre les empiétements des laïques sur la liberté de l'Eglise, & plus spécialement lutte contre les investitures de biens ecclésiastiques données par des mains laïques; y caractère d'organisation résultant de l'état féodal de la société; nous devons même remarquer que, dans ses grandes lignes, cette organisation reflétera celle de l'autorité royale, alors aux prises avec ses puissants vassaux. Il est facile en effet de constater que Taftion clunisienne s'exerça parallèlement à celle des rois, & con-

(2) Dom Gréa, De l* Eglise &c., p. 395.

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