‹ Vie de Saint Hugues, abbé de Cluny, 1024-1109Chapitre 265 sur 322 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

Saint-Pierre de Cluny. Lorsqu'elles se trouvaient dans des conditions où cette communication devenait plus difficile, on voit comment il n'hésitait pas en certains cas à pourvoir à leur sûreté par cette situation mixte que nous venons d'indiquer. Un dernier exemple achèvera de prouver quels étaient les mobiles de sa conduite. En fondant le prieuré de Saint- Martin de Tarentaise, il agréa la condition stipulée par Févêque de cette ville, à savoir que, si ce prieuré atteignait le nombre voulu de douze moines, il serait érigé en abbaye (i). Cela n'arriva pas en fait, car ce petit prieuré ne fit jamais que végéter. Mais le principe est là.

Un mot encore sur ces prieurés gouvernés par des abbés. C'est eux que vise principalement la bulle de Pascal II , donnée en 1107, défendant d'instituer à l'avenir des abbés dans les celles ou prieurés de Cluny qui n'en avaient pas à cette date. On a voulu voir là l'exposé d'un principe, & c'est sur ce document que s'est basée l'opinion que Cluny professait une horreur particulière pour les abbayes dans son ordre. Tout ce que nous avons dit jusqu'ici prouve que c'est exagérer singulièrement la portée de cette bulle pontificale. Sans doute, la forme donnée par saint Hugues aux prieurés pourvus d'un abbé n'aura pas produit tous les résultats qu'il en attendait. Car la bulle est datée de 1 107, au terme de sa carrière; tandis que VOrdo Cluniacensis, en précisant l'existence de cette institution, nous reporte à cinquante ans plus tôt. Peut-être le saint abbé aura-t-il rencontré dans ces prieurés quelquesunes des difficultés auxquelles il se heurtait dans les abbayes, & alors, sans dépouiller de leur droit acquis ceux qui bénéficiaient encore de cette institution, il aura voulu en empêcher la propagation. C'est, à notre avis, l'explication la plus précise & la plus saine de la bulle de Pascal II.

Voici maintenant que, autour de l'abbaye enrichie de tant de prieurés, se groupent plusieurs autres abbayes puissantes. Hugues n'avait pas de raisons pour vouloir enlever à cellesci leur crosse & leur titre séculaire. Au contraire de ce que

(i) V. Pignot, t. Il, p. 243.

nous trouvons dans l'histoire de celles qui devinrent prieurés, nous constatons presque toujours l'état matériellement prospère de celles qui furent reçues comme abbayes ; domaines étendus, bons rapports avec les familles seigneuriales, qui le plus souvent prennent l'initiative de la restauration morale par Cluny. Le saint abbé trouvait donc là des points d'appui & des garanties de sécurité pour opérer le bien. Il pouvait y avoir de grandes difficultés , il y en eut presque toujours. Mais Hugues voyait que le monastère, une fois ramené à l'observance, aurait la force de lutter contre les attaques possibles du dehors ; & il entreprenait l'œuvre. Nous savons d'ailleurs qu'il ne se montrait pas désireux outre mesure de pareilles tâches. Mais une question se posait. Ces monastères gardant leurs abbés , parfois forts de grands privilèges , comment les maintenir dans la droite ligne, après les y avoir ramenés? Il n'y avait plus à songer à réunir toutes ces crosses dans la même main, ni à laisser à chaque monastère le soin de se conserver tout seul. Les conditions n'étaient plus celles du VIII** siècle ni même de l'an mille. De même que le roi prenait de plus en plus d'adion sur les provinces vassales de la couronne, de même les grands abbés ne songeaient plus à laisser une indépendance absolue aux abbayes qui s'étaient soumises à leur crosse. En Allemagne, où le mouvement politique était moins accentué, saint Guillaume de Hirschau entendait de son côté la vassalité monastique à peu près à l'ancienne manière ; mais l'expérience prouva que le temps n'était plus à cela, parce que les hommes avaient changé. En France, l'expérience avait depuis longtemps prononcé. Hugues, fidèle disciple de saint Benoît, se servit, pour résoudre le problème, du pouvoir même de l'abbé dans son monastère. Ce pouvoir opposait un obstacle à une ingérence étrangère dans le détail de la vie conventuelle ; mais si l'abbé de Cluny était une fois sûr de celui qui régirait les monastères placés sous sa tutelle , n'était-il pas , par là même , sûr de la ligne dans laquelle ces monastères marcheraient? En conséquence, le lien qu'il établit entre Cluny & les abbayes qui formaient désormais avec lui un ordre ou congrégation ,

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