‹ Vie de Saint Hugues, abbé de Cluny, 1024-1109Chapitre 266 sur 322 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

consista précisément dans l'institution des abbés. Dans toute abbaye où Cluny pénétrait, il apportait donc deux conditions : i^ l'institution de Tabbé serait libre de toute pression laïque ou séculière; 2« Tabbé de Cluny devrait y avoir une part prépondérante. La première condition était celle qui avait fait la force de Cluny, & Tavait conservé pur; elle devait produire les mêmes effets dans les autres abbayes. La seconde devait assurer la durée de l'œuvre accomplie , en ne permettant l'accession du siège abbatial qu'à des hommes certainement imbus des principes de Cluny.

Aussi, dans les derniers jours de saint Hugues , la forme que Tordre clunisien affeâait était celle-ci : i^une abbaye puissante, dont un grand nombre de prieurés, celles, ou doyennés, formaient les membres; 2^ une vingtaine d'abbayes, avec leurs dépendances, formant autour d'elle & avec elle ce que nous appellerions aujourd'hui une congrégation. Voyons plus en détail quelle était l'autorité de l'abbé de Cluny sur ces deux classes de monastères.

En ce qui concerne les prieurés, l'abbé de Cluny avait tout droit d'intervenir, quand il le jugeait utile, dans leur gouvernement & leur vie intime. N'était-il pas leur seul & unique abbé? Aussi est-ce lui qui préside à leur fondation, soit que l'abbaye même y envoie ses moines, soit qu'un autre prieuré déjà fort y envoie les siens. Nous avons vu notre saint fonder la Charité, puis Saint-Martin-des-Champs. Nous le voyons intervenir dans la fondation d'autres maisons qui ne naissent pas de l'abbaye direftement. C'est lui qui négocie avec Ives de Chartres l'éreftion du prieuré de Sainte -Madeleine du Petit-Beaulieu , que désiraient fonder les moines de la Charité (i). Hugues n'intervenait pas toujours, mais on voit qu'il en avait le droit. C'était une affirmation par les faits du principe de dépendance immédiate de tous ces monastères secondaires, qui étaient considérés comme celles de la grande abbaye. De ce principe dérivait une conséquence déjà signalée, c'est à dire la communication à tous cts mêmes

(i) V. ci-dessus, p. 475.

monastères, quelle que fût leur importance, des privilèges accordés par les Pontifes romains à Cluny. Formant corps avec l'abbaye, ses prieurés participaient à sa vie, & par suite à ses droits. Sans parler des bulles pontificales, un document important pour Thistoire de Cluny affirmera un jour l'étroite cohésion de cet ensemble ; nous voulons dire Tafte par lequel Louis VI de France prend sous sa royale protection Tabbaye de Cluny, dix ans après la mort de saint Hugues(i). « Depuis la fondation de Tordre clunisien, dit la charte royale, « il a été de règle que Tabbé de Cluny dispose de ses prieu- « rés comme de sa chose propre. » De là venait que ces monastères se trouvaient abrités sous sa protection, avant même que le roi leur eût accordé la sienne, qui était beaucoup moins désintéressée. Il reste en outre de nombreux monuments qui attestent le rôle de défenseur dont le saint abbé se trouvait investi en faveur de ses prieurés. C'est, par exemple, le prieur de Saint-Lizier (2), qui, du pied des Pyrénées, écrit à l'abbé de Cluny pour réclamer sa protection contre les exactions d'un puissant dignitaire ( 1090). Nous avons vu aussi en détail comment saint Hugues avait eu à négocier en faveur du florissant monastère de Souvigny. Nous croyons donc suffisamment établi le fait de cette association intime entre Tabbaye & ses membres, association fondée sur l'essence même du pouvoir abbatial selon la règle de saint Benoît ; si bien que l'on peut la retrouver dans d'autres agrégations monastiques du même temps, à Marmoutiers par exemple (3).

Le principe d'où sortaient ces avantages pour les prieurés & cette charge pour l'abbé, mettait en la main de celui-ci la nomination des prieurs. « L'abbé de Cluny, dit encore le « diplôme de Louis le Gros , confie le gouvernement & la « garde de ces monastères à ceux de ses moines qu'il lui « plaît de choisir, sans aucune éleClion faite par les religieux,

(i) Bihliotb, Cluniac, col. 575.

(2) Colledlion Moreau, t. XXXVl, p. 96.

(3) V. Histoire de Marmoutiers, par dom Martène, publiée par la Société archéologique de Touraine.

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