CLUNY AU COMMENCEMENT DU XII* SIÈCLE DERNIERS MOIS DU SAINT ABBÉ
(l IO8-I 109)
L ne pouvait se faire que le monastère auquel tant d'autres empruntaient la vie n'en fût luimême animé puissamment. Nous aimerions à le prouver en détail, & nous n'aurions vraiment d'autre peine que de choisir entre tous les faits qui s'offrent à nous. Il nous faut cependant prendre une voie plus courte, mais aussi plus ardue. Abréger quand les documents se pressent en foule sous la main , c'est , au dire de l'écrivain sacré , « une tâche pleine de labeurs & l'œuvre de bien des veilles (i). » Néanmoins, puisque nous avons vu l'édifice entièrement construit , soutenu par la colonne maîtresse qui porte le poids de toutes ses voûtes, il ne nous reste plus qu'à jeter un rapide coup d'œil sur les ornements qui doivent en rehausser la beauté. Dans notre cloître clunisien, c'est d'abord cette armée de travailleurs, occupés à la basilique, & auxquels donnent l'exemple grand nombre de moines qui sont architeftes, peintres, sculpteurs sur la pierre ou le bois, habiles à
(i) II Machab. n, 27.
ciseler les métaux. Mais ces travaux n'occupent pas tous les religieux ; d'autres continuent à exercer Tart traditionnel du copiste. Les trois cartulaires de Cluny, bien connus des paléographes de notre siècle, sont précisément exécutés à répoque dont nous parlons ; plusieurs religieux à la fois y travaillent assidûment(i). On prépare aussi la magnifique bible, dont la transcription ne fut achevée que sous le sucr cesseur de notre saint abbé. Mais ceux qui Texécutèrent étaient ses disciples. Le moine Albert, venu de Trêves à Cluny, la copia, l'enlumina, & l'enrichit de belles peintures. Opizon en revit avec lui le texte à plusieurs reprises, en mettant à contribution toutes les ressources de la bibliothèque. Le précieux volume fut relié magnifiquement, revêtu d'or & de pierreries, & conservé à l'entrée de la « librai- « rie »(2). Nous pensons que c'était là une recension de l'Ecriture qui était destinée à faire loi ix)ur tout l'ordre de Cluny, comme celle que Cîteaux fit exécuter presque à la même époque.
Les deux ouvriers de cette œuvre splendide pouvaient à bon droit se rappeler l'éloge que l'Ecriture sainte elle-même donnait à leurs travaux, lorsqu'elle proclamait « qu'il n'y a « point de cité sans ces artistes habiles & courageux (3). » Et pourtant, ce n'est pas à eux qu'est réservé le premier rang. Il faut que d'autres soient là, qui s'attachent à l'étude de la sagesse ; autrement la cité resterait sans juges qui sachent interpréter la loi sainte & guider dans la vérité le peuple de Dieu. Ceux-là ne manquent pas autour de notre saint abbé. Nous connaissons déjà ses neveux, Rainald de Semur, abbé de Vézelay, tout à l'heure archevêque de Lyon, Hugues de Montaigu , que l'église d'Auxerre honorera comme bienheureux. Que ne pouvons-nous faire connaître encore cet autre neveu, Létald, qui gouverne Montierneuf (1086), & tous les
(1) Girtulaires A. B. C. — V. Bruel, Chartes de Cluny, 1. 1, pp. xiv-xxvii. — Voir, pour d'autres volumes du même temps, Inventaire des mss. de la BibUotb, Nation, fonds Cluny, p. 43 & appendice.
(2) Bibliotb. Cluniac. col. 1645.
(3) Eccli. xxxviii.