CHAPITRE XXX
Il en est un autre encore qui mériterait d'être connu autrement que par une simple mention ; c'est Morand, le thaumaturge qui remue l'Auvergne, puis l'Alsace, où, le premier, il gouverne le prieuré clunisien de Saint-Christophe d'Altkirch. Il chasse les fièvres par sa bénédiftion , éteint l'incendie par un signe de croix, fait sortir le démon- du corps des possédés, guérit les paralytiques. Cluny l'honora comme saint à côté d'Udalric. Aujourd'hui encore le culte de saint Morand est populaire en Alsace; son église est restée un but de pèlerinage, & naguère son éloge y était prononcé par un des plus vaillants champions de la liberté de l'Eglise, en ces jours de deuil & de défeâion(i).
Au surplus, la vie surnaturelle n'était point à Cluny le partage exclusif d'un petit nombre de privilégiés. Tout le monastère en vivait, comme nous le constations cinquante ans auparavant. Les âmes des défunts y venaient toujours demander un soulagement à leurs peines ; & souvent elles ne s'adressaient pas aux moines les plus exemplaires. Mais les messagers que Dieu leur permettait de choisir ainsi n'avaient garde d'être surpris par des faits de cette nature. Aussi bien les démons se chargeaient de prouver à leur manière la réalité de ces communications entre le monde invisible & celui où nous vivons. En effet, lorsqu'ils maltraitaient furieusement les moines qui avaient la dévotion d'aller prier la nuit dans l'église ou sous le cloître, le moyen que ces religieux demeurassent incrédules? Peut-être est-ce parce que des démonstrations aussi énergiques tournaient contre lui que le diable a pris le parti de se réfugier dans l'ombre, de s'y laisser ignorer, jusqu'à faire nier sa propre existence. Aussi arrive-t-il que ceux-là même dont la foi au surnaturel est restée sincère écrivent trop souvent sur ce point à peu près comme feu La Harpe écrivait des voyages.
A Cluny, les démons n'étaient heureusement pas seuls à communiquer avec les hommes ; les saints apôtres Pierre & Paul, patrons du monastère, secouraient leurs dévots clients
(i) M. le chanoine Winterer.
contre la fureur des esprits infernaux. Les bons anges veillaient aussi en grand nombre ; ils consolaient & fortifiaient leurs frères de la terre dans leurs épreuves, & les réjouissaient parfois à leurs derniers moments par leur présence sensible. Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même daignait aussi apparaître; notre saint abbé put Taffirmer à ses fils dans plusieurs circonstances. Un jour, tandis que Ton chantait au choeur Tantienne : Sedere autem mecum non est meum dare vobis, sed quitus paratum est a Patte meo, un parfum extraordinaire se répandit dans Téglise. Les religieux ne savaient à quoi l'attribuer; mais le seigneur abbé leur en donna l'explication. « Un ancien du monastère, dit-il, a vu le Seigneur Jésus aller « à ce moment-là par le chœur, & passer devant tous les « frères. 11 tenait une lyre d'or dont il faisait vibrer les cordes, « en chantant avec ses serviteurs. » Quel était cet ancien dont parlait le saint abbé? Sur ce point nul ne se trompa. L'on savait que , pour expliquer certaines choses dont il ne voulait pas se donner le mérite, il recourait volontiers à cette précaution oratoire, devenue d'ailljeurs bien superflue. Pas un de ses disciples n'ignorait que, de tous les saints qui brillaient alors à Cluny , c'était lui le plus grand & le plus favorisé de Dieu. Pierre le Vénérable lui-même, Thagiographe de cette période clunisienne, savait par sa mère, la vénérable Raingarde, que l'homme de Dieu avait prédit & sa naissance & sa vocation monastique (i).
Aussi tous les moines aimaient-ils le seigneur abbé d'un amour tendre, respeftueux, & vraiment filial; comme le rapporte l'un d'eux, ils priaient sans cesse le Dieu toutpuissant de le leur conserver (2). Ce fut à ces prières, comme à celles des pauvres dont le saint abbé était la providence , ce fut aussi à sa sainteté, que tous attribuèrent la proteftion miraculeuse dont il fut un jour l'objet. Hugues se trouvait alors au moutier de Berzé, proche de Cluny. Retiré dans une cellule attenante à la petite église, il dormait paisi-
(i) Annal. Bened, t. V, lib. LXX, n. xx. — Bibliotb, Cluniac, col. 589. (2) Gilon, fol. 213 r.