CHAPITRE XXX
blement, lorsqu'un orage effroyable se déchaîna. Le tonnerre & la grêle faisaient rage; la foudre éclate enfin, & une longue traînée de feu se dessine sur les murs de Téglise. Les pierres & le mortier sont projetés de tous côtés ; Tincendie se déclare, & enveloppe en un moment la cellule du seigneur abbé. Moines & serviteurs se multiplient pour voler à son secours, mais avec la douleur de penser qu'ils ne le retrouveront plus vivant. Malgré leurs efforts, le feu gagne toujours, & la maison presque entière devient la proie des flammes. Enfin Ton parvient jusqu'à la cellule; on ouvre; &que voit-on? le seigneur abbé, sain & sauf, & qui n'a pas même été troublé dans son sommeil (i). Les moines de Cluny virent bien dans cette miraculeuse protection la main des saints anges, qui veillaient sur l'ami de Dieu & exauçaient ainsi tant de prières faites pour lui par ses enfants. Mais enfin, dans les décrets de la divine Providence, les années de grâce accordées aux instances des religieux ne pouvaient plus désormais être prolongées. L'âme de notre saint gardait toute sa vigueur; mais elle ne pouvait faire que le vénérable abbé, âgé maintenant de quatre-vingt-quatre ans , n'eût désormais besoin d'un bras pour soutenir ses pas chancelants. Il ne pouvait plus même monter au dortoir commun , & habitait un p^tit logis séparé.
On était à la fin de l'année i io8. La fête de Noël arriva. C'était une solennité particulièrement chère aux Clunisiens. Aussi l'église était-elle ornée avec toute la splendeur que Ton pouvait y mettre. Les tapis, les tentures, les lumières, donnaient au vaisseau sacré un joyeux air de fête ; & tout le reste du monastère était paré à Tavenant. Cette année-là, comme de coutume, ce fut grande liesse à Cluny durant la nuit sainte (2). L'autel resplendissait de lumières; douze grands candélabres dorés l'entouraient, & faisaient étinceler la tour d'or, enrichie de pierreries, suspendue au ciborium, dans laquelle résidait la très sainte Eucharistie. Sur le
{i)Ibid.
{2) Ordo Clutttac. part. I, cap. l & lxi ; part. II, cap. iv & v.
5l6 VIE DE SAINT HUGUES
ciborium lui-même vingt-quatre cierges brûlaient, rappelant ces vingt-quatre princes de la cour céleste que saint Jean vit rangés autour du trône de T Agneau. Les grands lustres du chœur étaient allumés, comme aussi le grand candélabre de la reine Mathilde ; leur éclat faisait chatoyer les tentures & les tapis rapportés d'Orient. Dans le vaste chœur de la basilique , les trois cents moines revêtus d'aubes , ainsi que les enfants; les ministres de l'autel parés d'ornements rouges brodés d'or, de même que les sept chantres qui présidaient aux cantiques sacrés. Quel catholique ne tressaillirait de joie, lorsque, effaçant en son cœur la distance des âges, il entend l'Eglise chanter au douzième siècle tout ce qu'elle chante encore au dix-neuvième ?
Après le chant des matines, & avant de commencer la messe deia nuit, les moines se forment en procession; ils vont à l'église de Notre-Dame, où ils chantent un office en l'honneur de tous les saints, qui sont les membres glorifiés du Christ Jésus. Puis les pompes de la sainte nuit s'achèvent. Au matin, à l'office de prime, le vénérable abbé vient au chapitre, soutenu par quelques-uns de ses enfants, & adresse la parole à tous ses fils. 11 leur dit les beautés du mystère de la Nativité, les encourage à supporter joyeusement les saintes fatigues de ces grandes fondions liturgiques. Puis, pour les animer encore davantage, il ajoute : « Cette nuit dernière, quelqu'un a vu dans l'oratoire (i) la Mère de miséricorde, la bienheureuse Mère de Dieu ; elle portait sur son sein brillant de pureté le divin Enfant, dont les petites mains pleines de grâce battaient joyeusement. « Vois, disait-il, vois, « Mère; cette nuit m'est tout entière consacrée, pour célé- « brer ma naissance, pour chanter gloire dans les cieux & « paix aux hommes, pour proclamer l'accomplissement des « oracles prophétiques. Cette nuit va donc briller d'un « grand éclat. Où est maintenant l'ennemi perfide avec ses
(i) « In oratorio » dit Gilon. Ce mot ne peut signifier la grande église, que les Clunisiens appelaient toujours basilique, à raison de ses vastes proportions. 11 faut donc entendre ici l'église de Notre-Dame, où le convent s'était rendu pendant la nuit comme nous venons de le dire.