‹ Vie de Saint Hugues, abbé de Cluny, 1024-1109Chapitre 280 sur 322 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

« ruses? il se donnait carrière avant que j'eusse paru, moi « le Soleil de justice. Mais maintenant je suis né de toi, Mère « incomparable, toute digne de donner le jour à un Roi, à « un Dieu (i). » Or, tandis que le Verbe incarné parlait ainsi, il sembla qu'il vît le démon s'approcher, & aussitôt il s'écria : « Quoi! te voilà, Satan! Rougis & prends la fuite. Ces murs « que je chéris résonnent de toutes parts de mes louanges ; « il n'y a point de place ici pour toi. » Couvert de confusion, le tentateur s'enfuit à ces mots ; & ainsi , mes bien-aimés , il n'y a plus au milieu de vous que le divin Enfant, avec sa Mère & l'armée des anges, pour célébrer cette brillante solennité. Que le Sauveur vous voie tous venir à Lui, & entende résonner l'hymne de la louange sur vos lèvres & dans vos cœurs (2). »

Tel fut le récit du saint abbé. 11 va sans dire que personne ne se méprit sur le nom du voyant auquel il avait voulu garder le secret. Les âmes n'en furent que plus réjouies. La fête fut radieuse. Peu d'instants après la réunion du chapitre & l'allocution du vénérable père, les pompes liturgiques reprirent leur cours. La procession solennelle sortit de la basilique, & vint par le cloître encore une fois à l'église de la Vierge ; mais cette fois l'image de la Mère du Verbe incarné était solennellement portée par les moines, comme en un jour de triomphe. Puis la messe du jour, avec les ornements blancs aux broderies d'or. Le soir enfin, les vêpres vinrent clore cette journée d'allégresse.

Et cependant les temps étaient mauvais. L'année 1109 s'ouvrait par la famine. Comme à l'ordinaire & plus encore, la grande abbaye fut la providence du pays d'alentour. Les moines réduisirent tant qu'ils le purent la ration quotidienne de chacun d'eux, pour subvenir aux besoins des pauvres ; on sait si le saint abbé tenait à ce que ceux-ci fussent promp-

(i) Ces paroles montrent que le titre donné dans la Bihliotbeca Cluniac. au récit de Pierre le Vénérable, qui rapporte ce fait, n'est pas juste. Le saint abbé n'a pas parlé en la vigile de Noël, mais le matin même du jour de Noël.

(2) Gilon, fol. 219 r«.

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tement pourvus. Malgré tous les efforts, les réserves s'épuisaient. Car ces grands monastères, qui paraissaient si riches, voyaient vite arriver le terme de leurs ressources. S'ils possédaient de grands biens, s'ils recevaient beaucoup, c'était pour donner autour d'eux. On recourait à Cluny non seulement des alentours, mais de tous les points de la chrétienté, dit Pierre le Vénérable (i). « Et, continue-t-il , Cluny donne ce qu'on lui demande, sans compter ce qu'il a. On y vit pauvre, & l'on répand des largesses au dehors. Aussi ses biens ne peuvent y suffire , ni même la libéralité de ses donateurs. » Au temps de saint Hugues, le roi d'Espagne vivait encore , & sa générosité aidait les Clunisiens à faire face aux devoirs de leur situation. Mais lorsque la famine désolait toute la France, comment arriver à soulager tant de misères? Néanmoins Cluny donnait, donnait sans compter. Un jour, Hugues était à Marcigny. Un moine arriva de Cluny, lui annonçant de la part du grand-prieur que le grainetier ne trouvait plus rien à fournir ; les celliers étaient absolument vides. Le vénérable abbé n'hésita pas. C'était pour Dieu qu'on avait tout donné ; c'était donc au Ciel de pourvoir en ce moment à la détresse du monastère. Il écrivit sur-le-champ une lettre aux saints apôtres Pierre & Paul, patrons de Cluny, réclamant leur assistance en un pareil besoin. C'étaient eux, disait-il, qui avaient toujours protégé l'abbaye, l'avaient tirée de son obscurité pour la faire grandir & la rendre puissante; c'était à eux encore qu'il s'adressait à cette heure , les priant de se souvenir de leurs bontés passées , sans considérer les péchés de celui qui avait alors la charge de gouverner leur troupeau. La lettre écrite, il la remit au messager, lui donnant mission de la déposer au pied de l'autel majeur dès son retour à Cluny. Le moine remonta aussitôt à cheval, & obéit ponctuellement aux instruftions du seigneur abbé. Puis on attendit avec confiance. L'attente ne fut pas longue ; les ressources commencèrent à arriver; & en quelques jours toutes choses affluèrent en si grande abondance, que l'on vit la subsistance de Tannée entière désormais assurée.

(i) Epist, lib. IV, XXXVII.

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