‹ Vie de Saint Hugues, abbé de Cluny, 1024-1109Chapitre 281 sur 322 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

Ce fut donc au milieu de l'allégresse que le saint abbé retrouva ses enfants à son retour de Marcigny. Lui, cependant, ne revenait pas sans que son cœur eût eu à faire un sacrifice. Il comprenait que désormais il ne reverrait plus Marcigny. Les dames aussi l'avaient compris ; & la séparation du patriarche d'avec ses filles avait dû être douloureuse. Hugues sentait venir ses derniers jours ; il voulut donc laisser tous ses sentiments consignés dans une lettre qui fut pour Marcigny son testament spirituel. Voici cette page touchante :

« A mes très douces filles & très chères sœurs , qui ont renoncé aux pompes du siècle, & se sont réunies à Marcigny, pour rhonneur & louange de la sainte & indivisible Trinité, sous le patronage de la bienheureuse Marie toujours vierge, & des saints apôtres Pierre & Paul :

« Frère Hugues , abbé de Cluny : salut , grâce & bénédiction, maintenant & à toujours.

« Vous ne devez pas ignorer, mes filles, qui êtes pleines de la plus ardente charité, vous ne devez pas ignorer que depuis le jour où nous avons fondé ce monastère, ainsi que nous y invitait le Seigneur, qui nous a aidé dans sa miséricorde, nous avons senti que Dieu aimait cette maison & la regardait avec complaisance. Par sa grâce il Ta enrichie de trésors spirituels, y ajoutant même quelques biens temporels. Persuadé que telle était la volonté divine, nous avons d'abord établi ici un petit nombre de sœurs. Mais lorsqu'elles eurent commencé à devenir ferventes , à se pénétrer de l'esprit de la religion , à mortifier leurs défauts , le doux & bon Seigneur, créateur & amant des âmes, a daigné leur adjoindre peu à peu d'autres sœurs, venues de tous les points de l'horizon. Il a voulu constituer ainsi un splendide bercail, une noble réunion de blanches colombes. Déjà il en a appelé quelques-unes à sortir par une mort glorieuse d'un monde semé de dangers ; & il les a portées , nous avons lieu de l'espérer, au séjour des joies & des récompenses éternelles. Mais beaucoup sont demeurées. Dans sa miséricorde, il les attend jusqu'au jour où il lui plaira de les arracher à cet exil plein de misères, pour leur donner part au bonheur éternel,

au sein duquel leurs sœurs vivent dès maintenant. C'est donc à vous, mes filles, que s'adresse tout spécialement ma parole. Tout rempli pour vous d'une tendresse de père, mon cœur veut vous voir toutes étroitement unies. Je vous supplie, dans le Seigneur & pour le Seigneur, de soupirer vers la patrie céleste, de diriger vers ce but toutes les forces de votre âme. Le siècle peut-il vous offrir quelque chose qui ne soit le néant, le vide, un nuage emporté par le vent? Et comme vous ne savez à quel jour ni à quelle heure le Seigneur viendra vous appeler, tenez-vous toujours prêtes ; nuit & jour veillez, veillez. Soigneuses du salut de votre âme, préparez le lit nuptial de votre cœur pour l'Epoux. N'est-il pas le Roi magnifique auquel vous avez donné votre foi? Gardez donc bien qu'il ne trouve en vous rien qui déplaise à sa majesté. Songez à ce que vous avez fait, songez aux vœux que vous avez prononcés. Si quelqu'une d'entre vous entend sa conscience lui reprocher un écart de pensée, de parole ou d'aftion ; si peut-être elle se rappelle avoir donné ou reçu quelque chose contre les prescriptions de la règle ; si enfin elle se souvient d'avoir fait quoi que ce soit contre sa profession : qu'elle rentre en elle-même, qu'elle coure à la fontaine, qu'elle découvre humblement cette faute à son prieur, qui tient notre place auprès d'elle. Et puis, avec la grâce de Dieu, qu'elle se garde bien désormais de ce piège tendu par l'ennemi, autant que le permettra l'humaine fragilité.

« Donc, ce que je vous rappelle de la part de Dieu, l'obligation qui vous incombe poyr la rémission de vos péchés , c'est de vous appliquer à toute œuvre bonne, charité, humilité, patience, obéissance, componftion sainte, par lesquelles vraiment vous confessez le Seigneur ; puis tous les travaux manuels , tous les labeurs corporels , en un mot tout ce que vous avez à faire soit devant Dieu seul, soit dans vos relations mutuelles.

« Et maintenant, voici que le poids des ans, la faiblesse & la maladie m'arrêtent. Craignant de ne plus me revoir, vous avez désiré de moi un mémorial où vous pussiez trou-

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