‹ Vie de Saint Hugues, abbé de Cluny, 1024-1109Chapitre 282 sur 322 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

ver votre consolation avec le souvenir de nos enseignements. Nous avons approuvé ce désir, & cette lettre doit répondre à votre vœu. Nous voulons donc qu'elle soit conservée en votre monastère, & qu'aux cinq fêtes principales de l'année vous la relisiez en chapitre.

« Humblement prosterné devant Dieu, j'invoque la Trinité sainte & toute-puissante , Père, Fils, & Saint Esprit, par les mérites & les prières de la bienheureuse Marie toujours vierge , des saints apôtres Pierre & Paul , de saint Benoît , & de tous les saints. Puisse-t-elle vous bénir, vous absoudre de tous péchés du corps & de Tâme, vous affermir dans votre sainte profession, & vous amener à la fin bienheureuse. Puissiez-vous alors recevoir de la main du Seigneur ce que Tœil n'a pas vu , ce que Foreille n'a pas entendu , ce que le cœur n'a pu comprendre ici-bas, c'est à dire la récompense que Dieu a préparée pour ceux qui l'aiment. »

Cette absolution dernière que le saint abbé envoyait ainsi à ses filles de Marcigny était selon l'usage clunisien que jadis nous avons vu observé à l'égard du saint moine Udalric. Hugues se conforma plus explicitement encore à ce touchant usage dans le testament qu'il écrivit pour ses fils de Cluny peu de jours après. Ces dernières paroles du patriarche s'adressent à toute sa descendance , & prennent plus de solennité. Nous les donnerons en leur entier, parce qu'elles montrent clairement le fond de son âme : il les écrivit durant le carême de cette année 1109, quelques jours après l'anniversaire de son éleâion au siège abbatial.

« A mes très chers & bons frères, à mes fils & à mes « filles, présents & absents :

<ç Frère Hugues, abbé, pécheur : bonheur éternel en Notre-Seigneur Jésus.

« Très aimés fils & amis, tant présents que futurs, nous avons cru devoir faire connaître à votre charité ce qui suit. Le Dieu de bonté, qui appelle ce qui n'est pas comme ce qui est, a voulu, dans sa miséricorde toute gratuite, jeter les yeux sur moi, grand pécheur, dont la jeunesse s'est passée si follement au milieu du plaisir. Il m'a dépouillé des ha-

bits du siècle, pour me revêtir de celui de la sainte religion, & me faire entrer dans ce troupeau de Cluny. Puis nos pères & nos frères, malgré ma vie peu digne d'un religieux, malgré mes réclamations, m*ont choisi pour guider ce même troupeau ; Dieu a permis qu'ils m'imposassent un joug aussi pesant. Malgré tout, comme vous le voyez aujourd'hui, le Tout-Pùissant a grandement fait croître ce mpnastère; sa clémence sans bornes, & non pas nos propres mérites. Ta enrichi de nouveaux frères comme de nouveaux domaines. Et cela, non pas seulement dans cette contrée, mais aussi dans l'Italie, la Lorraine, l'Angleterre, la Normandie, le pays de France, l'Aquitaine, la Gascogne, la Provence & l'Espagne. Cependant comprenez-le, mes chers fils : plus le nombre des frères & des monastères est multiplié, plus nombreuses aussi sont les fautes qui se commettent , & plus grande est pour nous la crainte que nous ressentons ; car c'est nous qui portons la responsabilité de ces écarts (i). j'espère pourtant que la bonté divine, ayant égard à vos aumônes & à vos prières, aura pitié de mon âme. Mais, pour comprendre quel poids pèse sur elle, songez que, en outre des péchés dont je porte les chaînes, j'aurai à répondre devant Dieu pour les négligences de tant de frères confiés à mes soins. 11 y en a eu que la mort a surpris, & qui n'ont pu, avant de quitter ce monde, confesser leurs péchés ni recevoir le Corps & le Sang du Seigneur. D'autres se laissaient aller à des négligences qui pouvaient leur devenir fatales ; je les connaissais ; & pourtant j'ai omis de les corriger comme il l'eût fallu faire. D'autres enfin ont été viftimes d'accidents ; les uns sont morts dans les précipices des montagnes, les autres dans les eaux, dans les flammes, ou de bien d'autres manières aussi tristes. En un mot, vivants ou morts, je me reproche de ne les avoir pas corrigés selon mon devoir, d'a-

(i) Le saint abbé fait ici allusion à ces paroles de saint Benoit en sa Règle (ch. Il) : « Autant de frères l'abbé a sous sa conduite, autant d'âmes dont il devra rendre compte à Dieu au jour du jugement, outre son âme à lui . . . Qii'il sache que Ton imputera au pasteur tout ce que le père de famille trouvera de mécompte en ses brebis, m

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