‹ Vie de Saint Hugues, abbé de Cluny, 1024-1109Chapitre 286 sur 322 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

E carême était venu, avons-nous dit. Le vénérable abbé le passa comme aux jours de sa jeunesse, Les moines qui le voyaient à quatre-vingt-cinq ans jeûner comme eux, prier & lire sans cesse , redire le psautier sans paraître sentir la fatigue, ne pouvaient s'empêcher de croire qu'il cherchait à abréger les derniers jours de son exil(i). C'était vrai, en ce sens que l'âme sainte, approchant du but, hâtait son vol vers le Bien suprême qui l'attirait avec une énergie de plus en plus grande. La prière constante n'était que lexpression de cette aspiration toujours plus vive ; & quant aux austérités, le corps était maîtrisé, soulevé, par cet élan de l'âme. Il obéissait, mais en déclinant de plus en plus.

On atteignit ainsi le dimanche des Rameaux. Le soleil brillait radieux. Comme à l'ordinaire, Cluny vit affluer les fidèles. Chevaliers & vilains se pressaient dans la grande basilique. Les moines étaient tous en aubes. Le saint abbé se fit conduire aussi à l'église ; & l'on remarqua que son visage semblait illuminé plus qu'à l'ordinaire d'une clarté angélique.

(i) Gilon, fol. 219 v«. Nous suivons désormais principalement son récit.

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Après tierce, eut lieu la procession des Rameaux ; les cloches sonnèrent joyeuses pour le triomphe du Seigneur ; &, au milieu des chants que TEglise redit encore aujourd'hui , la longue file des moines descendit le long de la nef, puis de la basilique, se dirigeant vers l'église Saint-Maïeul(i). Hugues suivait ses fils du regard, soupirant de ne pouvoir aller encore proclamer la gloire du Fils de David par les rues & les places de la cité. Peu à peu les chants s'éloignèrent, les cloches se turent, & la basilique redevenait pour quelques instants silencieuse. A ce moment, on introduisit près du saint abbé un bon paysan qui, depuis quelques instants, occupait fort les sacristains. Peu sensible aux exigences du cérémonial, le brave homme arrêtait tous les moines qu'il pouvait joindre , en demandant obstinément à parler au seigneur abbé. 11 paraissait pressé ; il finit même par dire qu'il était chargé d'un important message. On voulut bien enfin avertir le saint, tandis que la procession était encore à Saint- Maïeul , où elle faisait station ; l'on y prêchait même , selon l'usage antique. Hugues se fit amener le villageois. C'était un serf de l'abbaye, nommé Bertin, du village de Varennes(2). « Bon seigneur, dit-il, je suis un pauvre homme sans nom & sans apparence, & pourtant je suis le héraut que vous envoie un très puissant baron. 11 y a peu de temps, j'étais à travailler dans un champ ; c'était vers le coucher du soleil, & je me disposais à quitter la place, lorsque je vis passer une troupe de personnages pleins de majesté, qui ne ressemblaient guère à ceux de nos jours. En tête marchait une noble dame, dont je n'ai pu voir le visage, car elle était déjà passée. Derrière elle venait un vieillard vénérable, qui s'arrêta un peu, tandis que les autres continuaient leur chemin. Et il me dit à haute voix : « Brave homme , à qui appartient ce « champ où tu travailles ? » je ne pus d'abord répondre ; car j'étais muet d'étonnement & de crainte. Bientôt la voix me revint, & je dis en deux mots : « Ceci appartient au bien-

(i) Ordo Cluniac. part. II, cap. xiv.

(2) Probablement Varennes près Màcon, au sud-est de Cluny.

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