‹ Vie de Saint Hugues, abbé de Cluny, 1024-1109Chapitre 287 sur 322 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

« heureux Pierre & au seigneur abbé de Cluny. — Ainsi « tout est à moi, reprit le vieillard, le champ, le serf, & Tabbé. « Va donc promptement dire à notre abbé de mettre ordre « à la maison dont il a eu soin jusqu'à ce jour, parce que « prochainement il arrivera au terme de cette vie. Et pour « que Ton ne se méprenne pas sur la gravité de cette annonce « en voyant la pauvreté du messager, dis que c'est Tapôtre « Pierre qui t'en a chargé, que tu l'as entendu de tes oreilles. « Ceux qui vont devant moi sont la Mère de Dieu & d'autres « saints. » Et alors celui qui me parlait disparut subitement, me laissant bien troublé, je l'avoue. Comme je suis un homme de rien, seigneur , je n'ai pas osé accomplir l'ordre qui m'avait été ainsi donné. Qui voudrait prendre un sot pour un messager du ciel? me disais-je. je me taisais donc, & me tairais encore, à votre grand dommage, si la même apparition n'était revenue tout récemment, mais cette fois pour me reprendre vertement de mon silence. »

Ceux qui entouraient le seigneur abbé durant ce récit,

s'empressèrent de traiter le pauvre serf de menteur & d'imposteur; car, dit le biographe, on ne croit pas facilement ce qu'on redoute. Mais « le très doux père », au contraire, poussa un grand soupir de satisfaction, & déclara ajouter pleinement foi au récit de Bertin.

Lorsque arriva le jeudi saint, Hugues ne voulut pas renoncer au bonheur d'imiter le Seigneur en la manière qui était de tradition pour les abbés de Cluny en ce jour sacré. Notre- Seigneur avait lui-même lavé les pieds de ses apôtres & s'était montré « au milieu d'eux comme leur serviteur (i). » A Cluny le seigneur abbé faisait de même. Une autre fonction le réclamait aussi dans la matinée de ce grand jour. A l'heure de tierce, la communauté se réunissait au chapitrje ; & l'abbé lui-même déterminait le nombre des pauvres qui devaient être nourris en cette journée à l'hospice du monastère, puis introduits dans le cloître pour que les moines leur lavassent aussi les pieds, toujours en mémoire du Christ

(i) Luc. XXII, 27.

Jésus (i). Cette charité était faite à Tintention des bienfaiteurs défunts de l'abbaye. Mais il s'y mêlait une autre idée. Cette fonction tenait aussi la place de la réconciliation des pénitents, qui était toujours en usage dans les églises cathédrales, bien que cette discipline ne dût plus persévérer longtemps (2). C'était pour cela que Ton fixait l'heure de tierce, pour Tintroduftion de tous ces pauvres dans le monastère. Dès qu'ils étaient prêts , un des moines leur disait une messe particulière, & chacun d'eux recevait un pain d'autel non consacré, pour rappeler la communion à laquelle les pénitents étaient admis à la messe qui suivait leur réintégration dans l'église. On ne pouvait mieux marquer le caraftère de cette cérémonie matinale, qui tenait une grande place à Cluny. Hugues n'y voulut pas manquer. Il se fit donc conduire, presque porter, au chapitre, & procéda comme de coutume à la désignation des pauvres qui devaient être admis ; puis il prononça ces prières de l'absoute, dont plusieurs églises de France ont gardé la trace jusqu'à nos jours (3). Hugues les récitait de mémoire, en appliquant le fruit aux âmes des bienfaiteurs dont le souvenir était lié à la pensée des pauvres dont il venait de parler. Mais il y mettait un accent indéfinissable ; & l'aspeft seul de sa personne était fait pour émouvoir. Les moines n'y purent tenir. Cette formule d'absolution donnée par ce père dont le corps défaillait, tandis que son âme paraissait se perdre en Dieu, reporta tous les esprits à cette absolution dernière que le religieux mourant donnait à ses frères avant de les quitter. Les sanglots éclatèrent. « Et nous, « père, ne nous absoudrez-vous pas? » s'écrièrent-ils (4).

(i) Ordo Cluniac, part. 11, cap. xv & xvi.

(2) Bona, Rcrum liturgie, lib. 1, cap. xvii, § vi. Comment. Rob. Sala, n. 4.

(3) Dom Guéranger, Année liturg,, jeudi saint.

(4) 11 est certain que cette scène fut toute spontanée ; car ni Bernard ni Udalric ne font mention d'aucune absoute de ce genre donnée aux moines le jeudi saint ; & cependant ils décrivent tout ce qui se passe au chapitre dans le plus minutieux détail. 11 y eut donc en cette occasion quelque chose d'insolite.

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