‹ Vie de Saint Hugues, abbé de Cluny, 1024-1109Chapitre 288 sur 322 · CHAPITRE XXXI 53 I · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI 53 I

Tous s'étaient jetés à genoux. Le saint abbé ne put à son tour contenir ses larmes. Un moment il promena ses yeux baignés de pleurs sur tous ses fils réunis à ses pieds. Lui non plus ne se trompait pas sur le sens de leur demande ; &, fût-on détaché du monde , fût-on avide de voler vers Dieu , comme le furent saint Paul & saint Martin , il est encore légitime de ressentir la lutte entre deux amours, celui qui attire vers le Christ & celui qui plaide pour des enfants chéris. Enfin le saint abbé paria au milieu des larmes : « Que je « vous absolve , mes bien-aimés ! Mais ne songez-vous pas « que je ne suis moi-même qu'un pécheur bien coupable? « Présumerai-je donc assez de la miséricorde divine, dont «j'ai tout le premier si grand besoin, pour oser l'implorer « en votre faveur? Je vous vois prosternés & humiliés; & « moi, je ne puis pas même me tenir debout! Eh bien! qu'il « soit fait comme vous le demandez , malgré mon infirmité « de corps & d'âme. Qye le Tout-Puissant fasse descendre « sur vous sa grâce pour opérer en vous le salut que vous « implorez. » Et, au milieu d'un silence que les sanglots seuls interrompaient, le vénérable père prononça une prière où il faisait passer toute la tendresse de son cœur, & dans laquelle il enveloppait du même amour les fils réunis autour de lui & ceux que comptait au loin la grande famille clunisienne. Cette scène émouvante laissa une trace profonde dans le cœur & dans la mémoire de tous ceux qui en furent témoins. Après midi, les moines revinrent encore au chapitre pour le mandatimij c'est à dire pour la cérémonie où le seigneur abbé devait laver les pieds de ses disciples. Hugues n'y voulut pas renoncer. Ainsi que le remarque son biographe, il voulait, à l'exemple de Jésus-Christ, « aimer les siens jusqu'à « la fin. » Aidé par plusieurs de ses enfants, il put accomplir la fonftion. Alors parut un diacre en aube, portant l'étole, & accompagné de trois frères convers, pareillement en aubes, qui tenaient les flambeaux & l'encensoir fumant. Le ministre sacré portait avec resped l'évangéliaire, qu'il ouvrit au treizième chapitre de saint Jean ; & il commença à chanter le récit que le disciple bien-aimé pouvait seul faire de la der-

nière cène du Sauveur & de ses adieux aux apôtres. Tandis que le drame divin se déroulait, le saint abbé en suivait la narration touchante, qui le remuait jusqu'au plus profond de son être. De leur côté, les moines ne pouvaient pas sans doute se défendre de faire un rapprochement entre le divin Maître & celui qui à cette heure en tenait la place. Le Sauveur ne semblait-il pas prêter en ce moment à son serviteur ses paroles d'espérance à la veille de la séparation ? « Mes bons « petits enfants, je n'ai plus que peu d'heures à passer avec << vous. Vous me chercherez, & pourtant là où je vais vous « ne pouvez encore venir. Mais que votre cœur ne se trou- « ble pas. Dans la maison de mon Père il y a bien des de- « meures ; je vais vous y préparer vos places ; & un jour « vous serez aussi là où je vous précède. Si vous m'aimez, « gardez mes commandements ; je vous laisse la paix , que « votre cœur ne s'effraie pas(i). » Lorsque le diacre fut arrivé à ces mots du texte évangélique : « Levez-vous, sortons d'ici, » le chant fut un instant suspendu; tous les frères sortirent du chapitre, pour se rendre au réfeftoire. La coutume était qu'alors le seigneur abbé servît à tous une coupe de vin, tandis que le diacre se reprenait à chanter ces mots du Sauveur : « Je suis la véritable vigne, & mon Père est le « vigneron ; je suis la vigne , & vous êtes les rameaux du « cep (2). » Mais cette fois, Hugues ne put achever la cérémonie, & dut se retirer en son logis; ses dernières forces l'abandonnaient.

Le vendredi saint se passa pour lui dans cet état d'impuissance qui l'unissait intimement au sacrifice du divin Crucifié. Le samedi matin, il retrouva quelques forces, & se fit porter jusqu'à l'église. 11 voulait assister à la bénédidion du cierge pascal. La joie qui, avec cette fondion, commence à ranimer la liturgie sainte, le ranimait lui aussi. Une fois encore il voulait entendre le diacre chanter la solennelle bénédiftion du brillant flambeau, symbole de la colonne lumi-

(i)Joan. xiii-xiv.

(2) Ihid, XV.

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