‹ Vie de Saint Hugues, abbé de Cluny, 1024-1109Chapitre 289 sur 322 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

neuse qui guidait Israël au sortir de l'Egypte, & qui, à cette heure, parlait au saint abbé de son prochain passage en la terre promise du Paradis. D'ailleurs il avait toujours aimé particulièrement cette bénédiction, vrai joyau de la liturgie(i).

Enfin parut cette Pâque de l'an 1 109, qui devait être pour Hugues véritablement la date du passage à l'éternité. Ressuscité par Y Alléluia joyeux, il vint au choeur, & assista, revêtu des ornements pontificaux, à la messe pascale. La basilique était parée avec la splendeur qui convenait à la « Solennité « des solennités ». Après l'heure de tierce, la procession se mit en marche vers l'église de Notre-Dame du cloître, où elle allait chercher le Saint Sacrement, qui reposait là depuis le jeudi. Les chants & les rites rappelaient la marche des saintes femmes au sépulcre du Seigneur (2); &, en rentrant dans la basilique, le chœur entonnait le répons triomphal qui célèbre la viftoire du Christ sur la mort. Hugues ne pouvait suivre ses fils; mais il écoutait avec bonheur ces accents si dramatiques. La messe commença; & après l'action divine, le choeur chanta l'antique & majestueuse antienne qui, dans l'Église de France, appelait les peuples fidèles au banquet pascal (3). Hugues y vint le premier, participer à la chair de l'Agneau immolé mais triomphant en sa résurrection. C'étaient pour lui les arrhes de la vie éternelle.

Le soleil de Pâques était sur son déclin , lorsque le vénérable abbé se sentit défaillir tout à fait. Le lendemain, son état s'aggrava de plus en plus. La fièvre se déclarait. Le mardi, tout était désespéré. Les yeux se voilaient, la parole devenait pénible, le corps entier restait sans mouvement. Hugues pourtant conservait toute la liberté de ses pensées ; néanmoins il devenait évident pour les moines qu'ils devaient se préparer au malheur qui allait les frapper. Tout fut disposé pour l'administration des derniers sacrements. La cou-

(1) Voir à ce propos Udalric, Consuetud, Cluniac. lib. I, cap. xiv.

(2) Giion, fol. 220 v^. — Cf. dom Guéranger, Année îiturg., matines de Pâques.

(3) « Venite populi ad sacrum . . . » (D. Guéranger, messe de Pâques.) — Ordo Cluniac, part. 11, cap. xix.

tume ancienne était encore que Ton commençât par Textrêmeonftion(i). Un des prêtres du monastère, revêtu de Taube & de rétole, précédé de la croix & des flambeaux, & suivi de toute la communauté, se rendit à la chambre où le saint abbé attendait la venue du Seigneur; & Thuile sainte parcourut successivement tous les sens du malade, les fermant du côté du monde & les ouvrant du côté de l'éternité (2). Immédiatement après, le même prêtre se rendit à Téglise, où il prit une parcelle de la sainte Eucharistie avec un calice contenant du vin mélangé d'eau comme pour la messe. De retour auprès du mourant, il lui demanda s'il reconnaissait le corps vivifiant du Seigneur. « Oui, répondit Hugues, je « le reconnais & je l'adore. » Le prêtre alors trempa l'hostie sainte dans le vin du calice & la déposa sur les lèvres du saint abbé, qui reçut ensuite le contenu du calice lui-même. Après quoi on lui présenta la croix, qu'il baisa avec une tendre dévotion, & qui fut fixée au pied du lit, afin que le moribond pût l'avoir sans cesse devant les yeux. Puis, un à un, les frères vinrent recevoir du père tendrement aimé le baiser d'adieu. Tous vinrent; & il n'y eut pas jusqu'aux enfants qui n'eussent leur tour (3). N'avaient-ils pas été l'objet des plus constantes sollicitudes de la part du père qu'ils allaient perdre?

La mort ne paraissait pas encore imminente ; les moines allaient donc se retirer en psalmodiant le Miserere, lorsque le mourant, élevant la voix, prononça ces mots qui frappèrent vivement tous les auditeurs : « Souvenez-vous que c'est Fan- « niversaire de l'archevêque Geoffroy & de l'abbé Guy (4). »

(i) 11 en fut ainsi en France jusqu'au xiu« siècle au moins.

(2) Dom Guéranger, Année litiirg., temps pascal, II.

(3) Ordo Clum'ac. cap. xxiv.

(4) L'archevêque était Geoffroy de Vergy, dont nous avons parlé. Cet abbé Guy a exercé davantage la science des historiens. Il nous semble qu'aucun n'a donné de solution satisfaisante. Ils ont trouvé des personnages nommés Guy, mais qui n'étaient point abbés. N'est-il pas plus naturel de songer à l'abbé Guy de Farfa ? Ce fut lui qui succéda à Hugues de Farfa, lequel avait envoyé deux moines à Cluny pour en prendre les us ; l'un des

Page 1