‹ Vie de Saint Hugues, abbé de Cluny, 1024-1109Chapitre 290 sur 322 · CHAPITRE XXXI 53 S · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI 53 S

Ainsi rame restait toujours libre & active, alors même que le corps était terrassé par la maladie & les étreintes de la mort.

Selon la coutume clunisienne, le grand-prieur laissa auprès du père quelques moines chargés de lui lire les a6tes des martyrs, & de réciter Toffice divin autour de lui, tandis que les serviteurs de Tinfirmerie veilleraient attentivement aux soins matériels que réclamerait son état. L'heure des matines étant arrivée, les frères en commencèrent la récitation. Hugues les suivait attentivement ; dans cet office, tout parlait de joie & de résurrection . Lorsqu'on fut sur le point de commencer la lefture de l'homélie, le saint abbé voulut donner lui-même de mémoire les bénédidions que le lefteur demande à l'ordinaire avant chacune des leçons. Le texte évangélique dont l'homélie donnait le commentaire, était, alors comme aujourd'hui, le récit de la pêche miraculeuse durant laquelle Jésus ressuscité se tenait sur le rivage. Ce texte parlait bien haut pour celui qui touchait à son heure suprême. Car, selon la pensée de saint Grégoire, dans cette scène la mer figurait la vie présente , où le disciple de Dieu avait travaillé si longtemps; &. précisément, le caraftère de ses œuvres si fécondes devait un jour le faire comparer au pêcheur, dont les filets toujours tendus reçoivent les poissons grands & petits, qu'il avait amenés si nombreux au rivage du repos & de la vie.

Le soleil se leva encore une fois pour Hugues. C'était le mercredi de Pâques. A la messe on chantait le verset évangélique : « Venez, les bénis de mon Père; possédez le « royaume qui vous a été préparé dès l'origine du monde. » Hugues sentait que peu de moments le séparaient de cette possession bienheureuse ; il demanda qu'on lui apportât le reliquaire de saint Marcel, pape & martyr, qui sans doute lui rappelait le nom de cet autre saint Marcel, jadis prodeux se nommait Guy. & n'est probablement pas autre que le successeur de Hugues sur le siège abbatial. Cette attribution nous paraît beaucoup plus simple & plus vraisemblable que tout ce que Ton a écrit jusqu'à présent à ce sujet.

tefteur de sa jeunesse. Dès qu'il eut reçu la sainte relique, il se mit en prière & Ton voyait les larmes couler de ses yeux. Enfin , jetant un dernier regard sur les moines qui se trouvaient réunis en assez grand nombre autour de lui & pleuraient amèrement, le tendre père leur adressa comme dernier adieu le salut monastique : Benedicite. Ce fut sa dernière parole. Un râle précurseur de la mort commença à soulever sa poitrine oppressée. De tous côtés dans le monastère on n'entendit plus que des sanglots & des gémissements. Pour les pauvres moines, leur saint abbé était tout; la pensée de le perdre leur était aussi redoutable que Tidée de voir la terre s'entr'ouvrir sous leurs pieds, nous dit le biographe. Chacun se sentait frappé en particulier, parce que ce grand abbé, qui avait occupé une si large place dans le monde, avait toujours été pour chacun de ses fils un père, un ami, un confident intime, comme si nul autre soin ne l'eût occupé. Aussi semblait-il à chacun des religieux qu'aucun de ses frères ne perdait autant que lui.

Le soleil baissait sur l'horizon ; à ce moment l'on transporta le mourant dans l'église de la .Sainte Vierge. Sans doute il en avait exprimé précédemment le désir, car ce n'était pas la coutume ; mais nous savons quelle tendre dévotion il nourrissait pour la Vierge Marie, & combien il affectionnait cette église consacrée par ses soins. 11 voulait exhaler son dernier souffle entre les bras de sa Mère céleste, afin qu'elle fût son avocate auprès de Dieu & qu'elle l'introduisît dans la bienheureuse Jérusalem.

Le soir était venu, & les moines montaient au dortoir, lorsque ceux qui entouraient leur père saisirent les indices des derniers moments; ils le déposèrent aussitôt sur la cendre & le cilice, devant l'autel. Près de lui se trouvait Ponce, qui devait lui succéder bientôt. Celui-ci remarqua que le saint ouvrait les yeux, qui ne pouvaient plus cependant voir les choses de ce monde; ses lèvres remuaient aussi, semblant murmurer une prière silencieuse. C'était l'instant où se réalisait pour lui ce qu'un grand maître de la vie spirituelle a décrit en ces termes : « Avant que vos yeux soient

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