‹ Vie de Saint Hugues, abbé de Cluny, 1024-1109Chapitre 29 sur 322 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

dans Tordre spirituel, vit encore monter à l'autel ce fils des saints, dont fa prédestination au sacerdoce avait été déclarée dès l'heure de sa naissance. Pour le vénérable abbé ce fut une grande joie; il avait en effet depuis quelque temps ouvert son coeur à une espérance qui lui était bien chère. De cruelles infirmités étaient venues latteindre, & lui rendaient très difficile l'accomplissement des devoirs innombrables qui incombaient à un abbé de Cluny. Cette croix, de jour en jour plus lourde, lui avait fait concevoir un désir dont la réalisation lui avait longtemps paru impossible. Il eût ardemment souhaité mourir auprès des tombeaux des saints Apôtres Pierre & Paul. Mais comment y songer, tant qu'il n'aurait pas pourvu son troupeau d'un pasteur capable de le garder, de le faire croître & multiplier? Il n'avait encore vu autour de lui personne qui fût de force à porter un fardeau si lourd, quand son œil de père discerna son jeune moine, Hugues de Semur. Dès que le sacerdoce fut venu mettre le sceau sur cette âme choisie, Odilon pensa le moment venu de placer cette lumière sur le chandelier. Ne voyait-on pas en ce nouveau prêtre les qualités requises par saint Benoît pour la charge pastorale, c'est à dire « cette double doftrine qui inculque les enseignements divins, « par la parole aux disciples intelligents, & par les aftes aux « disciples dont le cœur est plus dur ou l'esprit plus sim- « ple(!)? » Le seigneur abbé posa la question aux anciens du monastère (2); & il eut la joie de voir qu'il n'était pas seul à avoir compris ce qu'était le frère Hugues. Tous l'admiraient à Cluny; & les moins clairvoyants ne pouvaient échapper à une impression que n'avait pas su dissimuler le comte de Semur lui-même. En effet le ressentiment de^Dalmace n'avait pu l'empêcher plus longtemps de revoir son fils; dans les derniers mois il était venu à Cluny. En retrouvant son chçr Hugues revêtu de l'habit monastique, les traits empreints d'une mâle beauté que

(i) Reg. S. Bened. cap. u.

(2) Ordo Cluniac. cap. 11.

rehaussait sa haute stature, le comte n'avait pu retenir ce cri du cœur : « Je n'ai jamais trouvé mon enfant aussi « beau. » Sans doute, le noble seigneur, désormais heureux du bonheur de son fils, ne comprenait pas au juste la cause de cette transfiguration. Sentait-il que la limpidité pleine de feu de CCS yeux était le rayonnement de la foi & d'une beauté intérieure précieuse au regard de Dieu(i)? Au monastère on le comprenait ainsi. Saint Odilon prit donc son parti définitivement; & devant toute la communauté réunie au chapitre, il imposa au frère Hugues de Semur la charge de grand-prieur de Cluny. Se jetant à genoux, le pauvre jeune moine se déclara bien au-dessous d'une pareille tâche; mais le seigneur abbé persistant dans sa résolution, Hugues se soumit, & s'inclinant vint prendre sa place à la gauche de saint Odilon. Le chapitre entier se leva aussitôt, & tous se rendirent en psalmodiant à l'église majeure. A cette même place où il s'était donné à Dieu, & où Dieu l'avait à son tour comblé des grâces les plus insignes, le nouveau grand-prieur agenouillé venait maintenant demander au Seigneur de le secourir, puisqu'il lui plaisait se servir de lui. Trois fois il répéta le verset si cher aux moines & dont son cœur sentait plus que jamais la valeur : Deus in adjutorium meutn intende: Domine, ad adjuvandum me festina{2). Puis le seigneur abbé chanta une oraison, par laquelle il demandait à Dieu l'esprit de sagesse & d'intelligence pour ce frère qu'il enchaînait au service des serviteurs de Dieu (3); & dès ce moment le frère Hugues entra dans sa charge de grandprieur.

(i) Gilon, fol. 200 v°.

(2) Ps. LXIX, I.

(3) <*Tuam, clementissime Pater, omnipotentiam supplicies deprecamur, ut effundere digneris super hune famulum tuum, quem tuo servorumque tuorum servitio mancipamus» spiritum sapientias & intelledus, discretio nisque dona in hac domo ita agere. & injundum sibi officium ita administrare ut & tibi placere valeat, & utilitatem servorum tuorum, te auxiliante, perfedissime expleat, propter quod & in futuro saeculo mercedem laborum suorum in consortio Sandorum tuorum a te piissimo largitore percipiat. Per Dominum nostrum... » (Bernard. OrdoCluniac. cap. 11.)

Cette charge était lourde assurément. Comme Tabbé du monastère, le grand-prieur était établi pour être utile à ses frères & pour les servir, selon le précepte de TÉvangile : Qfi prœest in vobis erit sicut mint8trator(i). Or il faut songer au développement considérable qu'avait atteint Tabbaye de Cluny pour mesurer l'étendue de cts obligations. Les fonctions du grand-prieur faisaient de lui le bras droit du seigneur abbé, dont il tenait la place au besoin. La plus grande partie du gouvernement intérieur du monastère lui incombait; tous ceux qui exerçaient une charge dans l'abbaye relevaient directement de lui, & ne devaient rien faire d'important sans avoir pris ses ordres. Relevaient en outre du grand-prieur tous les doyens qui gouvernaient les viUce ou métairies situées à une demi-journée du monastère, & qu'exploitait sous leur direftion un groupe de moines dont VOrdo de Cluny réglait l'observance (2). Tous les samedis, avant Vêpres, ces doyens devaient revenir à l'abbaye; & de son côté le grand-prieur allait lui-même les visiter en certaines occasions. 11 était alors accompagné de deux frères. Mais les visites auxquelles il était astreint ne se bornaient pas aux environs de Cluny ; assez fréquemment il lui fallait entreprendre de longs voyages, qui l'entraînaient par exemple jusqu'en Provence ou en Gascogne. Alors sa suite se composait de trois moines, sans compter deux serviteurs chargés des soins matériels de la petite caravane, du soin des chevaux par exemple. A Tintérieur de l'abbaye, lorsque le seigneur abbé était absent, le grand-prieur le suppléait de droit pour le gouvernement spirituel & temporel. Au réfectoire il occupait alors la place abbatiale, bien qu'à l'église il conservât sa propre place, en tête du chœur de gauche, c'est à dire du côté de l'Épître. Le grand-prieur ne devait d ailleurs jamais porter aucun insigne, ni avoir de chapelain dans le monastère, ni surtout posséder quoi que ce fût ou garder par devers lui aucune somme d'argent hors le temps

(i) Luc. xxn, 26.

(2) Cap. II.

des voyages . « C'était, dit l' Ordo après la règle de Saint Benoît, « pour que ce maudit fléau de la propriété particulière, si « funeste aux moines, ne vînt pas à se glisser dans le monas- « tère(i). »

Telle était la charge que le nouveau grand-prieur allait gérer à vingt ans (1044). A cet âge, il prit la conduite des vieillards; & il sut concilier les diverses exigences de ces fondions si multiples de manière à promouvoir à la fois les intérêts spirituels & les intérêts temporels de la grande abbaye. Nul orgueil pour une élévation si prompte, nul refroidissement dans son zèle pour l'obéissance régulière; bien au contraire, la dignité qui lui était imposée devint pour lui l'occasion de vertus nouvelles. Le Patriarche Benoît n'avait pas entendu autrement le gouvernement abbatial; il avait prédit à ceux de ses fils qui seraient chargés de ce lourd fardeau que leur soin à procurer l'amendement de leur troupeau les rendrait eux-mêmes plus parfaits (2). Fort comme le sont les humbles, qui aiment & recherchent le vrai en comptant pour rien leur propre personnalité, Hugues ne craignit pas de se montrer parfois sévère, ni de donner à certaines observances une fermeté que ses prédécesseurs ne leur avaient pas imprimée. Lui-même le rappellera un jbur en des termes qui prouvent combien il avait consciente de la gravité de ces mesures; en sorte que, s'il les prenait, c'était réellement avec une volonté réfléchie, avec un vrai détachement de lui-même, & en dépit du tort que cela pourrait faire à ce que nous appellerions aujourd'hui sa popularité. Il savait qu'en tout ,cela il n'y avait point témérité de sa part, car il s'appuyait constamment sur les conseils de son père saint Odilon. Grâce à cet appui, le jeune prieur gouvernait presque seul la grande abbaye ; car le véné roble abbé se trouvait de plus en plus immobilisé par la douleur, après avoir tenu pendant cinquante-deux ans la crosse de Cluny. Mais pendant trois années, les deux

(1) Reg. S. Bened. cap. xxxiii; Ordo Cluniac. cap. ii.

(2) Reg. S. Bened. cap. 11.

Page 1