CHAPITRE m
saints vécurent dans Tintimité la plus grande, Tabbé plus qu'oftogénaire léguant à son prieur de vingt ans les trésors de science amassés durant sa longue carrière.
L'histoire n'a précisé qu'un trait du gouvernement de notre grand-prieur. Il y avait alors à Cluny un moine nommé Durand de Bredon, homme d'un esprit fort cultivé, très éloquent, orné de vertus solides, & d'une grande bonté. Malheureusement il avait un défaut contre lequel saint Benoît s'élève. Le Patriarche veut que dans la maison de Dieu chacun soit heureux & content; mais il défend absolument les plaisanteries oiseuses & de mauvais ton(i). Or Durand, doué d'un caractère trop jovial, ne savait pas refuser à sa langue des libertés de ce genre. Le grandprieur le reprit souvent à ce sujet, mais sans résultat. « Frère, « lui dit-il enfin, si tu ne te corriges, après ta mort on te « verra apparaître avec les lèvres gonflées & la bouche écu- « mante. » Durand reçut cet avertissement comme il le devait; mais la mauvaise habitude l'emporta. Anticipant sur l'histoire nous dirons dès maintenant ce qui advint. Nommé vers 1047 ^^^^ d^ Moissac, à raison des grandes qualités qui le rendaient propre à conduire les hommes, Durand se montra à la hauteur d'une situation très difficile, & fit de Moissac un monastère florissant. Appelé ensuite au siège épiscopal de Toulouse, il y mourut en laissant après lui le souvenir d'un grand évêque. Néanmoins il apparut à un des chapelains de saint Hugues, nommé Seguin, avec les lèvres tuméfiées, laissant échapper de la bouche une écume abondante. « C'est là, dit-il à Seguin, le châtiment que m'ont « mérité mes sottes & ridicules saillies. Va promptement « trouver le bon & charitable abbé, & lui rapporte ceci, le « priant de me venir en aMe. » Hugues averti ordonna aussitôt à sept de ses moines de garder pendant sept jours un silence absolu, pour réparer ainsi les manquements que Durand expiait en l'autre vie. Mais un des sept moines désignés ayant rompu le silence prescrit, Durand apparut
(i) Reg. S. Bened. cap. vt.
derechef, toujours au même chapelain, & l'avertit de. cette infraction, lui montrant sa bouche déjà plus nette, mais non pas encore sans souillures. La même satisfaftion fut offerte à nouveau pour le défunt, qui apparut une troisième fois, mais alors le visage heureux, les lèvres purifiées, & rendant grâces pour sa délivrance à l'abbé ainsi qu'à ses frères.
Il nous faut signaler encore un événement, glorieux pour Cluny, qui advint durant l'année même où saint Odilon nomma Hugues son grand-prieur. En 1044, on vit un jour arriver à l'abbaye une députation envoyée par le roi de Pologne Casimir l«^ Ce prince offrait au seigneur abbé de Cluny & à ses moines de riches présents. 11 demandait en même temps par ses ambassadeurs que l'abbé Odilon voulût bien envoyer en Pologne un certain nombre de moines, pourvus de livres liturgiques, & de tels autres ouvrages qui pourraient être utiles à la Religion. Le prince de son côté s'engageait à construire pour eux un monastère, qu'il doterait royalement, voulant remercier Dieu de la naissance du fils qui venait de lui être donné. D'après cgs promesses, il fut décidé à Cluny que l'on accéderait aux désirs du roi Casimir; & douze moines furent choisis pour cette lointaine fondation. Le petit essaim monastique partit donc pour la Pologne, où Casimir l'accueillit avec grande joie. Il bâtit pour eux, à peu de distance de Cracovie, le monastère de Tyniec, qui fut placé sous le vocable de Saint-Pierre, & devint le chef de plusieurs autres monastères polonais de l'observance clunisienne. Son premier abbé fut le moine Aaron, français de naissance, mis par saint Odilon à la tête de la petite colonie. Au XV° siècle on voyait encore à Tyniec quelques-uns des livres de choeur apportés par les moines du Xl«, & qui attestaient ainsi l'origine & l'âge de ce monastère (1).
(1) Il est regrettable que M. Pignot, en écrivant son Histoire de V Ordre de Cluny, n'ait pas eu ces renseignements, qui l'auraient empêché de dire que la province clunisienne de Pologne était une fable. (T. I, dern. page.) Ces monastères étaient bien fils de Cluny, quoique non compris dans la Congrégation lorsque celle-ci fut constituée plus tard. Nous avons trouvé