‹ Vie de Saint Hugues, abbé de Cluny, 1024-1109Chapitre 291 sur 322 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

« fermés, avant que la pâleur de la mort se répande sur « votre visage, avant que ceux qui entourent votre lit soient « sûrs que ce léger souffle qu'ils ont entendu est réellement « votre dernier soupir, quelle n'aura pas été votre surprise? « Vous aurez paru au tribunal de votre bien-aimé, de votre « amour même ; les cantiques des cieux auront frappé vos « oreilles , & la gloire de Dieu aura brillé à vos yeux pour « ne s'éteindre jamais (i). » Nous saurons en quelle manière notre saint put jouir de ce speftacle qui fixait maintenant son regard. Son visage exprimait la paix la plus profonde.

Il n'y avait plus à s'y méprendre, l'heure fatale allait sonner. Le grand-prieur donna aussitôt l'ordre de faire entendre le bruit lugubre de la tablette de bois qui appelait d'ordinaire les moines auprès de leurs confrères mourants. Ce signal fut pour tous un coup frappé au coeur. De tous côtés ils accouraient précipitamment, au milieu des sanglots & des exclamations de douleur. Devant un pareil malheur, il n'y avait plus de règle. 11 semblait au bruit que le monastère s'écroulât, dit un des témoins. La coutume eût voulu que l'on psalmodiât autour de la couche funèbre ; mais on n'avait de voix que pour pleurer & gémir ; ce qu'on pouvait dire de prières semblait plutôt un rugissement. Mais le Psalmiste n'avait-il pas dit qu'à certaines heures d'affliftion & d'angoisse, il n'avait pu lui-même trouver d'autres accents (2)?

Enfin le dernier lien qui retenait ici-bas cette âme si riche de grâces & de mérites se brisa doucement ; Hugues n'était plus avec ses enfants. Entre les bras de ceux qui assistaient leur père bien-aimé, il ne restait plus maintenant que sa dépouille mortelle, mais illuminée d'un reflet mystérieux qui la revêtait de gloire & de jeunesse. On était au 28 avril 1109. Tout autour de ces reliques vénérées, les pauvres moines se pressaient & ne voulaient pas s'en séparer. Ces coeurs forts savaient aimer fortement ; leur douleur s'exhalait & se traduisait sans ménagements. Après qu'ils lui eurent

(1) W. Faber, Tout pour Jésus, ch. ii.

(2) Ps. xxxvii, 9.

donné quelque temps un libre cours, le prieur claustral, étouffant ses larmes par devoir, éleva la voix, & dominant les sanglots, fit entendre cts mots : « Frères, au nom de « Dieu , je vous en prie , laissez-nous enlever le corps & lui « rendre les derniers devoirs auxquels il a droit. » Chacun écouta cet avis, & songea aussitôt à prencjre les dispositions qui le concernaient. Les uns allèrent aux cloches, dont la voix, résonnant dans la nuit, apprit aux populations avoisinantes que leur seigneur & père les avait quittées pour le ciel. Les autres allèrent se vêtir d'aubes, prendre la croix, les flambeaux & l'encensoir. Ils reparurent bientôt, & soulevant le saint corps, le placèrent sur un brancard, puis, avec toute la communauté, le portèrent processionnellement jusqu'au chapitre (i). Là, au milieu des nuages d'encens, les frères en aubes le lavèrent avec un respeft plus grand encore qu'on ne le faisait pour tous les moines défunts. On y employa, comme dans l'antiquité, le vin après l'eau tiède, puis le baume. 11 se trouva que la fiole dans laquelle cette liqueur était réservée, n'en contenait plus qu'une très petite quantité. Il semblait qu'à peine elle pût suffire à l'onftion de la tête. On se mit pourtant en devoir d'en user ; & l'on vit insensiblement le baume se multiplier sous la main des moines, en sorte que l'on put en oindre le saint corps à peu près tout entier. N'était-ce pas ainsi que l'onftion des grâces répandues par Dieu sur son serviteur s'était étendue surnaturellement du chef à tous les membres du grand corps de Cluny? Fortifiés & consolés par cette merveille, les frères achevèrent la fonction, tandis que, sous le cloître, la communauté psalmodiait toujours. On revêtit le saint abbé de ses

(i) Gilon dit en efTet que ce fut au chapitre que l'on rendit les devoirs funèbres au corps de saint Hugues. Ce n'était pas l'ordinaire ; il y avait, attenant au cloître, un petit édicule appelé lavatoire des morts, dont nous avons parlé déjà. Mais comme Gilon note encore dans cette cérémonie certains détails qui ne sont pas ceux qu'énoncent VOrJo de Bernard ou les Coutumes d'Udalric, il est évident qu'il y eut des exceptions faites pour le cas du saint abbé ; nous acceptons donc ce qu'il dit relativement au chapitre.

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