CHAPITRE XXXI
vêtements pontificaux, « se gardant bien de le priver après « sa mort du fruit de ses travaux (i) ; » Ton mit à son bras droit le bâton pastoral. Puis on le déposa au cercueil, mais on ne le recouvrit pas comme il était d'usage de le faire. Tout étant terminé , le saint corps fut de nouveau repris , & reporté sous le cloître, où son retour fut accueilli par de nouvelles marques de douleur. A la lueur des cierges, il fut porté processionnellement jusqu'à la grande basilique, où il fut enfin déposé. Alors les bons moines se livrèrent à toutes les démonstrations de leur amour filial. Ils se pressaient autour du cercueil , & baisaient avec effusion les mains & les pieds de celui qui les avait aimés.
L'office des matines vint mettre un terme à cette scène. Mais on y lut l'homélie qui commentait les larmes & la fidélité de Madeleine auprès du tombeau de Jésus. 11 n'y avait certes pas là de quoi condamner l'empressement ni les larmes des fils au cercueil de leur père. Le matin venu, ce fut le peuple de Cluny & des environs que l'on vit affluer. Tous avaient été avertis par le son des cloches la veille au soir, & ils accouraient témoigner de leur reconnaissance envers le seigneur abbé, pour les bienfaits sans nombre répandus sur eux. 11 leur avait fait bon vivre sous sa crosse. Cluny était l'œuvre du saint; la paix qu'il avait assurée aux populations leur avait permis de se grouper, de croître & de multiplier; ses libéralités avaient secondé leurs travaux & soulagé leurs besoins. Aussi, à cette heure, les voyait-on se presser autour des restes mortels de leur bon seigneur, & environner son cercueil glorieux de grandes torches de cire , destinées à se consumer lentement autour de lui. Durant deux jours, du jeudi matin au vendredi soir, ces vassaux fidèles restèrent là, veillant & priant. Les pauvres ne manquaient pas dans cette pieuse foule. Et, pour celui qui pendant sa vie les avait tant aimés, nulle garde d'honneur ne pouvait être plus belle.
Le vendredi soir pourtant, il fallut préparer l'église pour les funérailles qui devaient avoir lieu le lendemain, & le peuple
(i) Mgr Pie, Oraison funèbre de dom Guiranger,
dut se retirer. Les moines eurent la précaution de barricader les portes avec de solides verroux de fer; & bien leur en prit. Car, de grand matin, la multitude se pressait aux entrées ; & les portes , même ainsi consolidées , avaient peine à la contenir. Quand tout fut prêt, Ton ouvrit ; & la foule se répandit dans la vaste basilique, mais pour se presser de nouveau tout autour du cercueil. On y déposait nombre d'offrandes, dont les pauvres furent ensuite gratifiés, comme il convenait. C'était à qui baiserait encore une fois les mains & les pieds du saint. Mais enfin l'heure de la messe matutinale était venue. Les moines avaient éprouvé durant ces deux jours autant de consolation que le peuple à garder ces dépouilles sacrées ; maintenant qu'on devait songer à s'en séparer, c'était un déchirement nouveau. L'on se fit violence, il le fallait. Les religieux revêtirent tous des chapes, & chantèrent la messe à l'autel matutinal, en arrière de l'autel majeur. Ils y mirent, dit simplement Gilon, tout le soin & toute la solennité que peut comporter la sépulture de l'être le plus cher. Enfin, vers midi, le cercueil fut porté au tombeau qui avait été préparé immédiatement derrière ce même autel, dans le sens de la nef; le saint corps y fut descendu, & placé le visage tourné vers l'orient. 11 n'est personne, hélas ! qui ne sache quels sentiments agitent à ce dernier moment le cœur de ceux qui environnent une tombe. Le peuple éclata en cris de douleur qui se prolongeaient sous les voûtes de la basilique. Les moines n'avaient guère la force de se contraindre davantage. Du moins puisaient-ils dans leur foi des consolations puissantes ; ils se répétaient que le père dont ils voyaient disparaître ainsi jusqu'aux restes mortels leur était seulement caché pour un temps, & que ses prières manqueraient moins que jamais à ses fils, maintenant qu'il était près de Dieu.
Au reste, du dehors vinrent bientôt des nouvelles qui firent abonder la joie où avait abondé la douleur. Un messager arriva de la part de Geoffroy , évêque d'Amiens , demandant à quelle date précise était mort le saint abbé Hugues. L'évêque avait un intérêt particulier à le savoir ; car, se trou-